Shows / Expositions  | Projects / projets  | La Verrière, Bruxelles  | Méthode Room, Chicago  | Workshop / Ateliers  | Texts / Textes  | Interviews / Entretiens  | INFO




>> EXIT EXPRESS (SELECTION)

Matthew Buckingham
dans EXIT EXPRESS n°35, Avr 2008



Exposition au FRAC Bourgogne (Dijon) 2008

L’américain Matthew Buckingham fait partie d’une famille d’artistes dont la pratique relève de ce que l’on pourrait appeler une érudition productive, ou concrète. A partir d’investigations sur certains faits, motifs et figures de l’histoire, souvent rares ou méconnus, il s’agit de donner forme à ces objets de savoir, les éclairer ou les "recharger" en confrontation au contexte contemporain. Mais ces pratiques basées sur la connaissance, comme dérivant d’un modèle humaniste ou positiviste, ne se contentent pas d’une simple collecte objective d’informations. Elles s’attachent à en déplier plastiquement les enjeux, d’en dévier l’expérience vers l’affect et le subjectif, dévoyant la notion même de document authentique. Ainsi, les trois installations de l’artiste présentées au Fonds Régional d’Art Contemporain de Bourgogne opèrent chacune une mise en scène d’un témoignage du passé, entre historiographie et apparition fantomatique.
La première convoque la figure de Mary Wollstonecraft, écrivain et féministe anglaise du XVIIIe siècle, qui dénonça sans concession la condition de ses concitoyennes. La vidéo projetée montre une incarnation du personnage comme une apparition spectrale, lisant une sélection de ses écrits, tout en évoluant la tête en bas, marchant sur le plafond d’un intérieur bourgeois. Un lustre renversé placé au sol dans la salle même et un miroir à l’envers soumettent le spectateur à un même renversement topographique. Semblant jouer sur une double polysémie, celle du mot réflexion (à la fois comme penser et comme refléter) mais aussi esprit (à la fois intellectuel et fantomatique), cet étrange dispositif, discrètement fantastique, propose par un jeu d’équilibre, de balance, de symétrie, et d’isomorphisme entre des questions temporelles et spatiales, d’actualiser une question politique et sociale non résolue.

Plus loin, c’est Louis Le Prince que l’on aborde, inventeur oublié d’un système cinématographique 5 ans avant les frères Lumière, et mystérieusement disparu en 1890. Projeté sur un drap étendu dans la salle, le film 16mm reprend le cadrage d’un de ses films : une vue plongeante sur une rue de Leeds, tandis qu’une voix off évoque l’histoire de cet inventeur, et quelques considérations plus générales sur l’image en mouvement et le cinéma. S’il y a quelque chose de l’art conceptuel, ici, ce serait plutôt dans une tendance à la Douglas Huebler, dans l’utilisation d’un protocole précis comme prétexte à des échappées narratives et romantiques.

La troisième pièce, "Tout ce qu’il me faut", est basée sur un monologue imaginé de Charlotte Wolff, médecin puis chirologue juive et lesbienne ayant fuit le nazisme en 1933. La pièce sur deux écrans fonctionne sur le décalage entre le ton sérieux et dramatique de ce soliloque muet (dont le texte est projeté), et le caractère azuréen et lumineux de plans d’intérieur d’un avion de ligne des années 1970. Censé se passer pendant un retour d’Allemagne où Wolff fut invitée à faire une conférence en 1978, la cabine de l’avion, calfeutrée aussi bien spatialement et temporellement, agit comme une chambre d’écho du souvenir et opère la réappropriation intime d’un "non-lieu" public.

Buckingham travaille les liens entre mémoire et imaginaire, réalité et fiction sur le mode de la falsification légère du document et sa capacité plus ou moins naturelle à la mutation par effet diachronique ou déictique. L’oeuvre apparaît passionnante dans ce transfert d’enjeux cognitifs ou intellectuels en problématiques formelles, voire littéralement physiques. Les trois oeuvres de cette exposition, semblent subtilement relever d’un phénomène global de suspension (le personnage au plafond, le lustre, le drap de projection, l’avion), métaphore d’un certain rapport à la mémoire et à l’histoire, aérien et intemporel.

Guillaume Désanges