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>> EXIT EXPRESS (SELECTION)

Raphaël Zarka
dans EXIT EXPRESS n°36, Mai 2008



"C’est presque insulter les formes du monde de penser que nous pouvons inventer quelque chose ou que nous ayons besoin d’inventer quoi que ce soit". Ayant fait de cette réflexion de Borgès son leitmotiv, Raphaël Zarka, jeune artiste français qu’on a beaucoup vu dernièrement, aborde forcément la pratique de l’art de manière déplacée. Et problématique. Collectionneur, lecteur, chercheur, investigateur, on dirait presque "enquêteur", il fait partie de ces artistes érudits, travaillant prioritairement avec le savoir et la connaissance comme matériau premiers. La forme en découlera. La sculpture réalisée n’est donc qu’une actualisation parmi d’autres de son travail, qui reste pourtant toujours foncièrement sculptural. Exemples. Sa série "Riding modern art" présente sous cadre des images glanées de skateurs faisant des figures sur des projets artistiques dans l’espace public. Une autre, intitulée "Les formes du repos", sont des photographies prises par l’artiste d’éléments de chantier abandonnés (un fragment de tuyau géant, les restes d’un gigantesque projet d’aérotrain en pleine campagne française, une dalle de béton coulée dans la forêt) ayant tous une étrange et intéressante qualité sculpturale. La vidéo "Roller Gab", quant à elle, montre un chien déambulant dans les ruines fantomatique d’un improbable skate-park abandonné, apparemment construit sur un vallon. Parfois, ces recherches sur ces formes insérées dans notre quotidien conduisent à la réalisation d’une sculpture en volume, comme cette surprenante découverte de deux brise-lames de béton dans une zone portuaire. Ceux-ci sans que l’artiste sache exactement pourquoi, avaient la forme de parfaits "rhombicuboctraèdres", une figure géométrique rare et très spécifique, représentée dans un tableau du XVe siècle de Jacopo de Barbari.

Revenons un peu en arrière. C’est à partir d’une étude sur le skateboard, une activité qu’il pratique en amateur, que Zarka en arrive s’intéresser aux lois physiques, et de là, aux instruments scientifiques utilisés par les savants pour expérimenter et calculer les trajectoires des mouvements de corps dans l’espace. Des formes que l’artiste va reproduire en les simplifiant légèrement, en utilisant souvent des matériaux nobles. Si elles rappellent formellement l’art minimal, ses sculptures s’en détachent foncièrement, d’abord dans leur facture assez précieuse, mais surtout dans le fait qu’elles nient précisément toute autonomie ou spécificité de l’objet. Il s’agit plutôt d’un travail de représentation d’après modèle, somme toute classique, si ce n’est qu’il fait des liens, désigne des coïncidences formelles, joue sur des isomorphismes entre art, science, culture et industrie. Une véritable pensée critique en volume, sous-tendu par des référents théoriques précis, et notamment la pensée de l’écrivain Roger Caillois défendant l’idée qu’il y a un nombre fini de formes dans le monde dans lequel on ne peut que sans cesse puiser. Donc, ces coïncidences formelles n’en seraient pas, mais au contraires les indices d’un ordre du monde. Ces sculptures érudites, savantes, chargées de sens hétérogènes mais non contradictoires, semblent à première vue héritées d’une pratique positiviste ou rationnelle. Mais ne nous y trompons pas, il y a derrière cette rigueur processuelle, cette facture géométrique des formes, quelque chose de romantique chez l’artiste. Quelque chose d’émouvant, aussi, dans ce respect et cet amour pour des objets abandonnés, oubliés ou rejetés, qui sont malgré eux les creusets d’une histoire secrète des formes suivant une mystérieuse nécessité téléologique. Voire plus profondément encore, qui sont hantées d’histoires humaines cachées, de destins ignorés, dont les indices muets peuplent clandestinement nos environnements immédiats.

Guillaume Désanges