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>> EXIT EXPRESS (SELECTION)

Ryan Gander
dans EXIT EXPRESS n°13, été 2005



28 mai -20 juillet 2005, galerie gb agency, Paris.

Complexité et transparence. Polymorphie et unité. Mystère et précision. Confusion par la netteté. C’est autour ces ambivalences fondamentales, de ces douces tensions, que se construit le travail de l’artiste britannique Ryan Gander depuis cinq ans. Ses interventions (sculptures, installations, photographies, éditions, conférences) aussi claires formellement que conceptuellement complexes, ne se donnent jamais complètement à appréhender et constituent souvent les traces, voire les coulisses d’autres récits. Gander est emblématique d’une génération d’artistes "naturellement" informés et engagés intellectuellement, réduisant sans tiraillement la fracture entre formel et conceptuel. Objectif avoué : donner des formes aux idées, formaliser certaines structures de l’esprit, extruder dans l’espace des signes sociaux et culturels, entités polyvalentes entre l’image et l’idée. Travailler en actes la polysémie des formes, des mots et des matières : leur histoire, leurs origines, leur vie, leur mort.
Après son exposition londonienne (galerie The Store), c’est dans le nouvel espace de la dynamique galerie parisienne gb agency, que Gander dispose quelques pièces, traces de gestes élégants et réfléchis, emblématiques de sa démarche. Sur les murs des décalcomanies d’onomatopées graphiques proposant un prolongement imaginaire au dernier album (inachevé) d’Hergé. Au sol des coussins devant un carrousel diffusant des diapositives vides d’une conférence tenue auparavant par l’artiste. Plus loin un poster (accidentellement ?) décollé du mur, dont on ne peut voir que le verso.

Les oeuvres de Gander ont toujours à voir avec le motif de l’absence. Signes résiduels amputés de leur contexte narratif. Rumeurs de phénomènes. échos dont l’origine semble parfois lointaine. Comme lorsqu’il assure la communication d’un CD qui n’existe pas, ou édite la jaquette d’un jeu vidéo fictif, Gander se concentre sur les hors-champ culturels : discours, structures, décors, enveloppes. Décadrage sur les contenants (matériels) plus que les contenus (narratifs). Ce faisant, Gander ne nie pas la nécessité fictionnelle, mais la déplace, montrant comment l’absence de narration explicite multiplie les perspectives dramaturgiques.

L’onomatopée de bande dessinée (des étoiles pour illustrer les coups) est emblématique, à cet égard, d’un intérêt de l’artiste pour les signifiants polysémiques, à la fois images et mots, jamais totalement autonomes ni inféodés à un sens unique. Gander travaille particulièrement ses constructions de leurres aux frontières des sphères plastique et linguistique. Au dos de l’affiche présentée dans l’exposition, par exemple, sont imprimées les traces d’un projet à réaliser : infiltrer le langage commun d’un nouveau mot inventé par l’artiste, mais sans vraiment de sens, puisque, de manière réflexive, il entend se définir lui-même. Il demeure donc motif autonome se propageant de manière virale, infiniment appropriable à défaut d’être compris.

Cette présence spectrale de signifiés multiples place finalement l’ensemble du travail de Gander sous le signe de la traduction et de la projection, au sens propre et figuré. Si une conférence est toujours une projection mentale, celle qui nous est montrée ici l’est doublement, puisque les images en demeurent absentes, remplacées par des fenêtres de lumière formellement proches des formes de l’art minimal. A travers ces jeux de cache-cache formels et conceptuels, Gander propose une accessibilité toujours entravée, ou tout au moins différée, à la réalité. Distance entretenue, tant dans le langage ( un livre publié à l’occasion d’une exposition passée s’intitule "In a language you don’t understand") que dans la mise en scène de lieux impénétrables. Ici, l’affiche, le diaporama ou le décalcomanie dont les contenus cognitifs nous sont occultés créent une douce frustration, mais également les conditions idéales pour la réflexion personnelle. La très subtile et toujours juste formalisation de Gander joue finalement moins l’hermétisme que le rayonnement invisible mais sensible de l’intelligence de l’art.

Guillaume Désanges