Shows / Expositions  | Projects / projets  | La Verrière - Fondation d’entreprise Hermès, Bruxelles  | Méthode Room, Chicago  | Workshop / Ateliers  | Texts / Textes  | Interviews / Entretiens  | INFO




>> EXIT EXPRESS (SELECTION)

DADA
dans EXIT EXPRESS n°15, Nov 2005



5 Oct 2005 - 9 Jan 2006, Centre Pompidou, Paris.

Curator : Laurent Le Bon

Dès l’introduction de l’exposition, son commissaire lucide, Laurent Le Bon, l’admet : "On n’expose pas Dada". Tel est le paradoxe et l’intérêt fondamental de cette vaste entreprise, pas tentée en France depuis 1966. Comment exposer l’un des mouvements les plus influents et les plus féconds du 20e siècle mais aussi, par auto-définition, le moins appréhendable, le plus hors de contrôle, le plus fuyant. De la même façon qu’on ne fait de "procès à un ouragan" (Victor Hugo, à propos de la Révolution française), peut-on "exposer" un déchaînement vital et sauvage de la liberté ? Dada cumule les paradoxes : à la fois proliférant et temporellement concentré, prolifique et immatériel, chaotique et programmatique, autonome et réactif, désintéressé et politique, etc. Dada est une pieuvre informe, une vague aux formes mouvantes agglomérant créations artistique, littéraire, graphique, production intellectuelle et agit-prop. Laissant derrière elle des traces de gestes plus que des oeuvres, des récits mythiques plus qu’une histoire, un état d’esprit plus qu’un corpus matériel.

Pourtant, avec plus de 1000 oeuvres de 50 artistes, l’exposition réussit le pari de la confrontation à cette mission impossible. Cette impressionnante quantité de documents (courriers, statements, notes, coupures de presse) et d’oeuvres de tous types (sonores, littéraires, plastiques) propose des éclairages croisés, contradictoires, et donc particulièrement passionnants sur le mouvement. Passant très vite sur l’épisode viennois du Cabaret Voltaire, elle déplie précisément toutes les émanations Dada, éclairant en actes quelques fondamentaux du mouvement. D’abord comment Dada est un projet essentiellement auto-référent, se désignant lui-même et se commentant sans cesse, maniant avec délectation et invention la communication visuelle en réduisant l’écart entre grand art et art appliqué. Ensuite comment le mouvement s’est propagé par des amitiés à travers les frontières, via la constitution d’une labellisation freeware avant la lettre. Enfin comment Dada relève autant , sinon plus, de la création, du travail, que de la destruction. En écho à ces fondamentaux, la scénographie de l’exposition compose une grille de 50 cellules ouvertes sur le mode de l’échiquier, offrant intelligemment deux possibilités de découverte : chronologique ou aléatoire. En croisant les critères de regroupement (des espaces tour à tour dédiées à un artiste, un pays, une ville, un médium, voire un concept), l’exposition multiplie les entrées possibles à cette nébuleuse artistique sans négliger la précision dans les choix opérés. On appréciera notamment une brillante présentation des ready-mades de Duchamp, ainsi que la découverte de nombreux aspects moins connus du mouvement comme le sous-groupe Tabou Dada (de Jean Crotti et Suzanne Duchamp).

Certes, l’accrochage sur cimaises blanches, ce festival de la vitrine et du cartel formaté, renvoient un écho dévitalisé du mouvement, rendant distante l’énergie qui a présidé à l’émergence de ces documents et oeuvres. On frise alors le cabinet de curiosité ou le fétichisme. Mais ce caractère déceptif est certainement inévitable, et l’assumer est peut-être paradoxalement un hommage rendu. En effet, la grandeur de Dada, presque un siècle après, reste bien son incommensurabilité à l’ordre culturel des choses et particulièrement son irréductibilité muséale. Dans une lettre de 1921 présentée dans l’exposition, Marcel Duchamp écrit à Jean Crotti, qui l’invite à exposer : "Tu sais très bien que je n’ai rien à exposer - que le mot exposer ressemble au mot épouser. Conséquemment, n’attends rien et ne t’inquiète pas." Voilà bien comment il faut aborder cette intelligente exposition : savourer toute l’information qu’elle peut apporter, mais n’en rien attendre et ne pas s’inquiéter.

Guillaume Désanges