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>> EXIT BOOK (SELECTION)

"Histoire(s) du cinéma", Jean-Luc Godard
dans EXIT BOOK n°6, Printemps 2007



A propos du livre de Jean-Luc GODARD Histoire(s) du cinéma, paru aux éditions Gallimard/Gaumont (2006)

Réalisées pour la télévision française à partir de 1987, les "Histoire(s) du cinéma" représentent à ce jour le projet le plus complexe et le plus ambitieux du cinéaste franco-suisse Jean-Luc Godard. Initialement suscité par une invitation à enseigner au Conservatoire de cinéma de Montréal en 1978, ce véritable work in progress aura demandé plus de vingt ans de gestation avant d’arriver à sa forme finale. Soit : huit épisodes d’une histoire du cinéma "la seule, la vraie" (selon l’auteur lui-même) déclinés - à partir d’un même corpus d’images et de textes sélectionnés par l’artiste - sous la forme de film (VHS, DVD), puis livre et CD audio. Des ces trois médiums, l’édition papier est à la fois la plus élégante et la plus percutante. à l’occasion de l’exposition de Godard au Centre Pompidou en 2006, l’ouvrage est réédité en un seul volume (au lieu de quatre), donnant occasion de replonger dans ce travail passionnant, grand oeuvre de cette figure unique de l’intelligentsia artistique mondiale.
Les titres des huit chapitres donnent le ton : "Toutes les histoires - une histoire seule" ; "Seul le cinéma - fatale beauté" ; "La monnaie de l’absolu - une vague nouvelle" ; "Le contrôle de l’univers - les signes parmi nous". C’est sur le mode poétique, lyrique, que Godard s’adresse au lecteur. Le texte intégral, dit dans le film par un Godard affirmatif voire sentencieux, procède d’un collage de citations de philosophes, peintres, écrivains, dramaturges, poètes, chanteurs, cinéastes, etc., qui donne au propos un caractère éminemment littéraire, à l’encontre de toute logique historique ou didactique. Les nombreuses images opèrent sur le même principe : une iconographie proliférante et anarchique (images de cinéma d’actualité, de vidéo, de télévision, souvent fondues), qui garde une facture très vidéo analogique (trace d’une cinéphilie période VHS). C’est d’ailleurs le contraste entre les mots et les images qui prime, créant des lignes de sens explosives, aléatoires et précaires. Emouvantes, souvent. La mise en page, opérant de nombreuses césures dans le texte, renforce ce rythme dynamique, syncopé, quasi-asthmatique de la lecture.
Si la forme est, comme toujours chez Godard, essentielle, le fonds théorique, ou plutôt intellectuel, relève ici d’une économie du désenchantement et de la cruauté . Partant du principe que le cinéma est la forme d’expression emblématique du vingtième siècle, Godard suppose qu’il a battu au rythme de l’histoire de ce siècle douloureux, épousant ses contours et ses développements, mais aussi ses détours et ses errances. Dès lors, il apparaît comme une sorte d’énergie nucléaire de l’art : à la fois la révolution technologique et idéologique ; aux conséquences fantastiques, désastreuses et incontrôlables dès lors qu’il tombe en de mauvaises mains. De fait, pour Godard, le cinéma recouvre tout, rien ne lui échappe et il n’échappe à rien. C’est l’origine de "toutes ces histoires" : établir une biographie de l’Occident à travers le prisme du cinéma, en convoquant l’esthétique, la politique, l’économie, la psychanalyse, etc. , sans d’ailleurs toujours bien distinguer l’écho de sa source au sein de cette cartographie chaotique du monde. Le cinéma est-il le produit du réel ou bien l’inverse ? Souvent difficile de décider.

Pilleur d’images, de sons, et de textes, qu’il se réapproprie de manière autoritaire et égoïste, Godard pratique ici ce qui fait la quintessence de son travail : la citation détournée et commentée au service d’un souffle narratif épique et politique, connectant une somme de petites histoires et anecdotes à la grande Histoire. L’érudition au service du mythe. Dès lors, le sujet "cinéma" est une aubaine pour celui qui a commencé sa carrière comme critique de cinéma, c’est-à-dire comme fan encensant ses idoles parfois antinomiques, selon le paradoxe partagé par toute la Nouvelle vague : admiration pour le cinéma d’auteur et fascination pour Hollywood (et particulièrement son luxe et son faste, concernant Godard). Le texte - parfois obscur, souvent brillant - est aussi l’occasion pour l’artiste de confirmer son remarquable sens de la formule (genre : " Voilà presque cinquante ans que, dans le noir, le peuple des salles obscures brûle de l’imaginaire pour réchauffer du réel."). Finalement, si cette histoire du cinéma n’est évidemment pas celle d’un historien, elle distille néanmoins un certain point de vue sur le cinéma, sur le mode critique, au sens kantien du terme, c’est-à-dire quasi- juridique. De fait, Godard semble entamer le procès d’une grande tragédie politique, celle d’un idéal cognitif et sensoriel (le cinéma) dont l’omniprésence et la puissance du regard n’ont pu empêcher la cruauté rampante, la déshumanisation et la dégradation des sociétés contemporaine (du tiers-monde à la Bosnie), et qui finira emblématiquement par disparaître lui-même. Dès lors, ces histoire(s) du cinéma résonnent comme une bande son mythique et funèbre. Un requiem. C’est certainement ce rôle de chroniqueur-poète cultivé et halluciné, dans la tradition ancestrale d’un Agrippa d’Aubigné, qui sied le mieux au cinéaste. Un oiseau de mauvaise augure faisant de la critique elle-même un acte Bigger than Life. C’est aussi ainsi qu’on le préfère. Pathétique et bavard. Anecdotique et concis. Narcissique et désespéré.

Guillaume Désanges