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Internationale Situationniste
dans EXIT BOOK n°7 (Arte Pùblico), été 2007



Internationale Situationniste
1958-1969 (bulletins centraux édités par les sections de l’Internationale Situationniste)
éditions Fayard
700 pages, 1997

L’Internationale Situationniste est un mouvement intellectuel et politique révolutionnaire né en France à la fin des années 1950, dans la lignée du mouvement lettriste. Rassemblant penseurs et artistes autour de la figure emblématique de Guy Debord, l’IS choisit un positionnement critique radical, opérant au-delà des clivages politiques en assimilant les dictatures communistes et le capitalisme occidental sous la terminologie commune d’un "spectacle" global duquel il convient de s’émanciper. Basé sur une théorie politique expérimentale et quelques slogans fondateurs, créés ou récupérés : " Vivre sans temps mort et jouir sans entrave " ou " Ne travaillez jamais", le mouvement préconise une réappropriation du temps et de l’espace communs au service d’une idéologie libertaire.
L’intérêt qu’a suscité l’IS jusqu’à aujourd’hui concerne particulièrement son rapport ambigu à la pratique artistique, dont il préconise à la fois l’abolition et le dépassement. De fait, sa façon d’envisager un rapport au réel sous une forme active et participative pourrait elle-même être qualifiée de performative, ou au moins de critique en actes. Revendiquant la construction d’ambiances nouvelles au sein de l’immédiat matériel - particulièrement l’espace public urbain dont il s’agit d’évaluer les conséquences "affectives" sur les individus - les membres de l’IS pratiquent des exercices, dont le plus connu est la dérive psychogéographique, comme "technique de passage hâtif à travers des ambiances variées". Il s’agit de révéler ou créer des ruptures au sein du tissu urbain, en accord avec l’un des objectifs principaux du mouvement, tel que définit par Debord : "la construction concrète d’ambiances momentanées de la vie et leur transformation en une qualité passionnelle supérieure".

l’après-guerre, s’est achevée dans une certaine mélancolie. Auto-dissoute en 1972, l’IS a laissé dans l’histoire un goût amer d’inachevé en même temps qu’une fascination de type romantique pour sa manière très esthétique, concrète sans jamais être utilitaire d’envisager l’action intellectuelle et politique. Le mythe, dont les conditions furent mises en place par les membres eux-même pendant leurs années d’activités, a fait le reste, occultant certainement une partie de la réalité des activités, des personnes et des événements.
Dès lors, la publication en fac-similés et en intégralité de tous les exemplaires de la revue de l’Internationale Situationniste - lieu principal de la mise en place d’un système de pensée en même temps que son principal moyen de diffusion - s’avère particulièrement intéressante au sens où elle évite le digest de formules séduisantes et les anecdotes romantiques pour rentrer concrètement dans la réalité d’une pensée en train de se faire. Au long des douze numéros publiés entre 1958 et 1969, les nombreux collaborateurs (dont Debord, Constant, Asger Jorn, Raoul Vaneigem ou Michèle Bernstein), pratiquent une écriture riche et proliférante, chroniquant tous les sujets, tous les phénomènes de leur temps et surtout leur propre fonctionnement de manière radicalement critique. Le style à la fois spéculatif, dogmatique et protocolaire devenant soudain, dans des sortes d’accélérations stylistiques, insolent, insultant ou pamphlétaire, rappelle combien le projet de l’IS était aussi bien littéraire que philosophique. Des décrochages rythmiques qui côtoient des jeux iconographiques sous la forme du readymade (copies de publicités, affiches, photographies, bande-dessinées à peine retouchées) qui allient humour et détournement politique, signant un style cérébral-populaire subversif très reconnaissable..

S’ils ne forment pas un mouvement artistique (ce dont ils se défient sans cesse), les préoccupations et les formalisations théoriques des situationnistes ne sont pas sans pouvoir éclairer les pratiques de nombreux artistes contemporains : de Pierre Huyghe à Michael Ascher, d’Andrea Fraser à Joseph Van Lieshout, de Francis Alys à Jiri Kovanda. Observation critique de contextes architecturaux ou sociétaux, transformations temporaires de situations données, utilisation de la rue comme décor, terrain de jeu ou d’expérimentation, mais aussi insoumission physique et psychique à un ordre urbanistique des choses. Plus profondément, plus que l’espace, peut-être, c’est le rapport des situationnistes à la temporalité qui est exemplaire. Semblant prendre conscience de la force d’inertie du temps, qui joue contre l’idéal révolutionnaire, et du caractère précaire de la jeunesse, les activités théoriques et pratiques des situationnistes portent la marque de l’urgence et de la nécessité. En découle une production tout azimut, abondante quoique complexe, dans un refus de l’économie, de la capitalisation des idées et de la hiérarchie des valeurs : un modèle fascinant et inégalé d’énergie créative imprudente, impatiente, sans cesse à bout de souffle.

Guillaume Désanges