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"Effusion et tourment, le récit des corps : Histoire du peuple au XVIIIe siècle", Arlette Farge
dans EXIT BOOK n°8, 1er semestre 2008



A propos du livre d’Arlette Farge Effusion et tourment, le récit des corps : Histoire du peuple au XVIIIe siècle, paru aux éditions Odile Jacob (2007)

Disciple de Michel Foucault, avec lequel elle co-signa d’ailleurs un ouvrage (Le Désordre des familles, lettre de cachet des Archives de la Bastille, 1982), l’historienne Arlette Farge partage avec son mentor intellectuel un intérêt pour l’enquête précise concernant des aspects à la fois ordinaires du quotidien d’antan tout en déviant de l’histoire officielle. Spécialiste du 18e siècle, elle s’attache particulièrement, ouvrage après ouvrage, à dessiner la réalité des conditions de vies du "petit peuple", pauvres et indigents, tentant de dépasser les clichés en travaillant à partir de documents authentiques, actes officiels ou administratifs généralement peu exploités.

Dans son dernier ouvrage, c’est plus précisément la question du corps qui sera étudiée, exclusivement abordée à partir de rapports de police, archives judiciaires ou médicales (plaintes, procès verbaux, reçus) et quelques comptes-rendus de chroniqueurs de terrain. Informée des pensées de Maurice Merleau-Ponty sur les manières d’être au monde via le corps et le geste, cette enquête traque les empreintes organiques du peuple dans ces annales, partant du principe que le corps du pauvre étant moins protégé (à la fois matériellement et politiquement) que celui du nanti, il apparaît plus exposé aux frottements avec la société, et circonscrit donc un territoire privilégié de greffes des événements et situations historiques. Sont donc répertoriées diverses émergences et modalités d’apparition de ces corps dans la société : corps au travail, corps enfermé, corps violenté, corps féminin, corps de l’enfant abandonné, etc. (mais aussi un très intéressant chapitre sur le corps collectif et la dangerosité de la foule populaire pour le maintien de l’ordre). Dans une sorte de contrepoint "charnel" au stéréotype d’un siècle des Lumières que l’on associe au triomphe absolu de la raison, Arlette Farge entend redonner au corps, et celui du peuple en particulier, une place essentielle, non dans une trop facile et dominante métaphore animalière, mais comme un véritable motif culturel, véhicule privilégié des émotions, des affects et des relations à l’autre. Voire, comme le dernier lieu de la dignité humaine, l’expression de sa vitalité et de sa subversion, instrument d’une insoumission à l’ordre établi. C’est donc dans ce double mouvement de corps réactifs et actifs à l’histoire qu’Arlette Farge développe sa pensée, en abordant par ce biais des thèmes essentiels comme l’amour, le désir, la mort, l’altérité, le social et le politique.

Une des principales forces de l’historienne réside dans son écriture : un style sec, coupant, extrêmement précis quoique brillamment métaphorique. Descriptive, sans commentaires édifiants, s’appuyant sur des faits et objets concrets qui laissent la pleine responsabilité spéculative au lecteur, son écriture est en soi un positionnement politique. Bien que spécialiste du 18e siècle, sa pensée est parmi les plus intéressantes aujourd’hui en France. D’abord parce que sa période de prédilection peut être considérée comme la matrice de nos structures politiques et sociales contemporaines, et que par cette esquive archéologique elle nous fait prendre conscience de nombreux codes culturels et idéologiques qui en sont directement issus. Ici par exemple, alors qu’un autoritarisme économique (relayé par la publicité) a pu remplacer la puissance étatique dans ses opérations de standardisation des corps, le récit des marques que la société imprime sur les corps des petites gens du 18e siècle renvoie aux stigmates plus contemporaines imposés par un autre pouvoir, plus pernicieux et tout aussi pénétrant. Par ailleurs, la résistance émouvante de ces corps vivants, à la fois appareils de la soumission extrême et de l’ultime liberté, rappelle de nombreuses préoccupations présentes dans les arts visuels, la performance ou la chorégraphie contemporains Plus profondément, que ce soit dans la tenue rigoureuse d’un protocole précis d’investigation que dans l’efficacité d’un style qui donne véritablement une forme aux idées, le travail d’Arlette Farge a quelque chose d’artistique, dans son sens le plus radical.

Guillaume Désanges