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>> EXIT BOOK (SELECTION)

Films. Harun Farocki
dans EXIT BOOK n°8, 1er semestre 2008



A propos de la sortie des films de Harun Farocki (Feu Inextinguible, Tel qu’on le voit, Images du monde et inscription de la guerre, Sorties d’usines, Section, Images de prisons, suivi de : Journal de guerre). édités par Théâtre typographique (2007)

C’est à partir du milieu des années 1960 que l’allemand Harun Farocki a commencé son travail filmique, motivé par son engagement politique et basé sur une fine réflexion sur l’image. On se souvient notamment de fameux "Feu Inextinguible" (1969), ferme et tranchant plaidoyer contre l’utilisation du napalm pendant la guerre du Vietnam, qui prenait la forme d’un faux documentaire sur une entreprise banalisée (en un mot très "tertiaire") fabriquant le produit létal avec une ambigüité industrielle de façade, dont l’activité était dissimulée sous une rhétorique de service et un hypocrite soucis d’objectivité managériale. Tout l’art de Farocki était là : une vision extrêmement critique des structures dominantes de nos sociétés sur le mode de la démonstration dialectique, jouant formellement sur un va et vient constant entre le commentaire (percutant) et les images. Une forme générale plutôt sobre pour une ambition globalement plus didactique que spectaculaire. Relevant tour à tour de l’image commentée ou du propos illustré, les étranges objets filmiques de Farocki en ont fait un artiste à part, usant d’une grammaire cinématographique de type godardienne dans un but ouvertement polémique et politique. Un positionnement qu’il a développé ces dernières années sous la forme d’installations vidéo multi-écrans dans le champ de l’art contemporain.

La publication des textes intégraux d’une sélection de ses films (dans une très belle quoique simple édition) est intéressante à plus d’un titre. D’abord elle relève le défi de confisquer les images (ou presque, car il y a quelques photos des films) d’un travail critique sur l’image, révélant, dans une sorte de mise en abîme, l’immanence d’un objet par son absence. Ensuite, elle révèle la qualité foncièrement littéraire du travail, une suite considérations factuelles qui se muent presque naturellement en affirmations dénonciatrices. En résulte une sorte d’involontaire poésie, à la fois méthodique et arbitraire. C’est que l’écriture de Farocki contient en elle-même les qualités de son travail visuel : clarté, précision, efficacité, et une trouble beauté formelle. Enfin, l’essai uniquement textuel rend plus aigu ce qui fait l’essence de l’oeuvre : la formalisation d’une pensée au travail. Une pensée basée sur l’association d’idées, soit un principe actif, en mouvement, apparemment en désordre. Des manifestes positivement déstructurés. A partir d’un motif formel (des sorties d’usine, des images de prisons, la forme des routes), Farocki extrapole, spécule, déplie les implications jusqu’à la dénonciation de certains isomorphismes dans les structures dominantes du monde. Si le propos semble se perdre parfois, c’est toujours pour mieux se resserrer plus loin et atteindre l’efficacité démonstrative. Ce faisant, Farocki fait montre d’une obsession : montrer comment la guerre s’insère dans les structures de la société, et comment les armes de guerre, particulièrement se trouvent à la croisée de flux économiques, techniques, technologiques, éthiques et industriels. Mise en parallèle des logiques industrielles ou administratives avec la logique militaire : mêmes modèles structurels, même sémantique, mêmes enjeux.
S’il reste frustrant puisqu’une partie de l’information nous échappe (la partie iconographique du travail), ce projet éditorial est finalement en accord avec le propos même de Farocki. Il opère une critique en actes du pouvoir de l’image : partant du principe que l’absence d’images n’empêche pas de voir. Résultat ? On gagne, on perd. Sans le support visuel, le propos devient parfois mystérieux, abstrait du réel, mais la puissance de la démonstration reste intacte.

Guillaume Désanges