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>> EXIT BOOK (SELECTION)

Catalogue d’exposition "DADA"
dans EXIT BOOK n°6, Printemps 2007



A propos du catalogue de l’exposition DADA, édité par le Centre Pompidou (2005)

C’est d’abord physiquement,"matériellement", que l’ouvrage s’impose. Plus de 1000 pages de papier très fin, type journal, sous couverture souple. 1,5 kg pour 5 cm d’épaisseur : une somme qui tient plus de l’annuaire téléphonique que du catalogue d’exposition. "Dada", publié à l’occasion d’une des meilleures expositions parisiennes en 2006, est aussi l’un des meilleurs catalogues parus cette année : à la fois cheap et ambitieux, généreux et complexe, proliférant et détaillé, accessible et précis. Une remarquable économie éditoriale, parvenant à ne pas sanctifier ni fétichiser Dada, privilégiant le luxe de l’espace et du détail à la préciosité formelle de l’objet. Avec plus de 2000 reproductions iconographiques et des entrées textuelles multiples, l’ouvrage s’apparente à une boîte à outil, multifonctionnelle, particulièrement efficace pour appréhender le mouvement artistique certainement le plus influent du XXe siècle.

_En écho à la scénographie de l’exposition du Musée National d’Art Moderne du Centre Pompidou (un découpage de l’espace en échiquier qui désorientait volontairement le parcours du visiteur), la structure interne du livre propose un classement des chapitres sur le mode alphabétique, à l’encontre de toute téléologie thématique ou chronologique. Là encore, le bottin reste le modèle, dans son ontologie anti-hiérarchique et fonctionnelle. A la fois excessivement subjective (le choix des entrées, forcément partial et parcellaire) et bêtement objective (le classement alphabétique, froid et arbitraire comme dans un dictionnaire), cette organisation éditoriale est une manière finalement assez respectueuse d’organiser le chaos Dada. De fait, elle bat au même rythme que son sujet, dans son mélange de liberté et de fausse rigueur, les différentes cellules actives du mouvement ayant sans cesse, au cours de leur brève histoire, travaillé à l’improbable administration et l’impossible structuration de leur fureur artistique débordante. Ces entrées, multiples et disparates, proposent donc des focus sur certains motifs essentiels du mouvement, mais également sur des aspects moins attendus de la nébuleuse : des personnalités (comme Niezsche), des villes (Zurich, Paris et New York, bien sûr, mais aussi Barcelone ou Cologne), des pays (Italie, Hongrie, Russie, "Yougodada"....), des journaux, des expressions, des notions ("Performance", "Fin(s)", ou "Poupées/ mannequins/marionnette"...), des sous-groupes (Tabu Dada de Suzanne Duchamp et Jean Crotti, le groupe Stupid de Cologne), des événements (comme cette performance ratée à l’Eglise de Saint-Julien-Le-Pauvre de Paris), etc.. Autant d’ouvertures autonomes et indépendantes, inégalement développées : pas moins de six entrées sur Kurt Schwitters - du résumé à l’Ursonate en passant par le Merzbau, ou onze sur Duchamp, qui côtoient deux pages de photographies sur le jeu d’échecs. Mais ce déséquilibre volontaire comprend quelques constantes : des textes courts mais clairs et précis rédigés par des historiens de l’art, et un appareillage iconographique très important, offrant un large spectre des productions Dada : oeuvres, manuscrits, photographies, lettres, publications, etc.

En résumé, ce catalogue déplie plus qu’il ne théorise, multiplie les points de vue de détails sans proposer de liens directs ou d’éclairage zénithal. Pas de transversales, pas de perspectives tracées ni de scénario global, mais une considération de l’histoire de l’art comme une suite d’histoires individuelles, un brouillard de faits et gestes disparates sous la forme du puzzle incomplet. La seule entrée un peu générale consiste en l’introduction du livre, mais elle présente le projet éditorial plus que le mouvement lui-même. De plus, suivant une logique interne du livre poussée à son comble, elle se trouve classée à la lettre I, c’est-à-dire au milieu de l’ouvrage : soumission de la nécessité documentaire à l’ordre arbitraire des choses.

_Il est indéniable que le commissaire de l’exposition et coordinateur du catalogue, Laurent Le Bon, se défie de tout généralité et de toute vue d’ensemble sur le mouvement, privilégiant un balisage du détail, une topographie de terrain plus qu’une étude de plan-relief. Résultat : une silhouette imprécise, parcellaire, trouée, monstrueuse finalement, fidèle à cette nébuleuse informe et contradictoire qu’a formé Dada. Isomorphisme artistico-éditorial : un livre à consulter pour s’y perdre autant pour y rechercher de l’information (pourtant nombreuse et sérieuse). Ce parti pris éditorial n’est évidemment pas neutre, ni gratuit. Il éclaire en actes certains points de vue spécifiques sur la réalité Dada. Par exemple, le fait que le livre présente finalement peu d’art, mais bien plus des fac-similes de documents, affiches, ou publications diverses, démontre comment Dada a aboli les frontières entre "grand art" et art appliqué. Mais surtout, cette prolifération quasi-administrative, traces d’une activité dense et auto-alimentée, éclaire chez Dada, un positionnement très "tertiaire" de l’art (on sait par ailleurs l’attrait des classifications commerciales du type "Catalogue des armes et cycles de Saint-Etienne", chez Marcel Duchamp, par exemple). Le catalogue Dada du Centre Pompidou, plus artistique que culturel, plus informatif qu’intellectuel, plus synchronique que diachronique n’est donc pas le livre définitif sur le mouvement. Mais ce positionnement est conscient et volontaire : il s’agit ici de ne pas fermer, mais laisser grand ouvert le regard sur le mouvement, en oeuvrant dans la générosité et la précision, mais aussi dans l’incomplétude et l’excès. Paradoxal ? Non, Dada, peut-être.

Guillaume Désanges