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Autant qu’une arme, Foucault
ce texte a paru dans le 24h Foucault Journal à l’occasion du projet 24h Foucault de Thomas Hirschhorn



Autant qu’une arme, Foucault

"Il faut assister à la naissance des idées et à l’explosion de leur force : et cela non pas dans les livres qui les énoncent, mais dans les événements dans lesquels elles manifestent leur force, dans les luttes que l’on mène pour les idées, contre et pour elles"1. Cette phrase montre assez bien comment, pour Michel Foucault, toute pensée n’attend pas l’écriture et ne se contente pas des livres pour naître, se développer, exprimer sa force. L’enjeu est clair : il s’agit, pour la philosophie, de ne pas délaisser ce champ initial d’où naissent les idées : la vie, le monde, l’activité, l’actualité. Dès lors, sans rien céder de son exigence et de sa précision, la philosophie doit trouver les moyens de déborder son milieu "naturel" (l’édition, l’université, les bibliothèques) pour une confrontation directe, et par l’action, avec le réel. C’est certainement en accord avec une telle perspective que s’est construit le programme de 24h Foucault, oeuvre de Thomas Hirschhorn consacrée au philosophe et prenant la forme d’un lieu de travail et d’activités, de confrontation et d’excès, de contradiction, mais aussi de plaisir et de jubilation.

Le 24h Foucault journal est l’une des parties constitutives de cette oeuvre. Les textes qui le composent sont ceux des 24 intervenants invités (philosophes, écrivains, artistes, chercheurs, critiques d’art...) qui se succèdent toutes les heures dans l’auditorium construit au coeur du projet pour une intervention publique. Transcrits - et parfois traduits - dans leur intégralité, tels que les auteurs nous les ont confiés, ces textes - non pas sur, ni à propos de, mais peut-être plus "à partir de" Foucault - permettent de mesurer, par leur diversité (de longueur, de formes, de sujets), combien l’oeuvre de Foucault résonne bien au-delà de l’étude académique et recèle un exceptionnel potentiel productif, créatif, excédant l’exégèse. Productions en chaîne. Les pages qui suivent en attestent : Foucault propose une méthode, une stratégie de regard plus qu’une leçon de choses. C’est pourquoi on peut s’y référer souvent sans jamais se l’approprier, sa force d’autonomie résistant à toute annexion idéologique. C’est d’ailleurs cette liberté essentielle de l’oeuvre foucaldienne qui la rapproche de l’art. C’est ainsi que si 24h Foucault, en tant qu’oeuvre d’art, semble déranger les codes de la célébration officielle, il est aussi un écho possible - en actes - de certains motifs essentiels propres à la pensée foucaldienne. Ceci, certainement, parce que, fondamentalement, dans sa "naissance" même, la pensée de Foucault a quelque chose à voir avec l’acte artistique.

A propos de 24h Foucault

24h Foucault n’est pas une commémoration, ni une exposition-hommage au philosophe à l’occasion des 20 ans de sa disparition. C’est une oeuvre d’art2. Qu’est-ce à dire ? Qu’au-delà de toute logique culturelle, didactique ou documentaire, il circonscrit l’espace incontrôlé d’une expérience. 24h Foucault est une immense sculpture autonome qui s’active selon un programme qui ne répond pas aux critères d’objectivité, d’exactitude scientifique ou d’exhaustivité de la célébration officielle. 24h Foucault est, comme la plupart des oeuvres de Thomas Hirschhorn3 : incontrôlable, hyperactif, condensé, survolté. C’est ainsi qu’il s’adresse à la pensée de Foucault. Energie contre énergie. "Sans respect mais avec amour" pour Foucault. De fait, le projet concentre des foyers d’activités qui transmettent le foisonnement, les lignes de force, l’explosion de liberté d’une pensée toujours à l’oeuvre, dans une logique expansive plus que sélective. Proliférante. En ce sens, 24 h Foucault relève du shareware et du freeware plus que de la communication ou de la pédagogie, en mettant en place les conditions d’une appropriation sauvage de la pensée du philosophe4.
Par sa disposition en espaces contigus, 24h Foucault opère formellement un dépliage. Un dépliage subjectif des multiples confrontations possibles à une pensée : la lecture bien sûr, mais aussi la contemplation, l’écoute, le regard, l’étude, le travail, la discussion, la recherche, le fétichisme, le jeu, etc. la liste n’est pas exhaustive. Alors, auditorium, bibliothèque, audiothèque, vidéothèque, exposition, archives, bar-lounge, souvenir-shop, atelier, journal : autant de modes d’accès auxquels chaque visiteur est invité à se confronter. Ou pas. Mais qu’on ne s’y trompe pas : ces espaces séparés mais imparfaitement étanches ne tracent pas les frontières objectives, les horizons thématiques d’un parcours ou d’une pensée ; ils figurent au contraire autant d’ouvertures, de percées, de perspectives vers une relation personnelle à la philosophie.
Mais s’il n’est pas véritablement un hommage au sens strict du terme, 24h Foucault formalise et développe à sa façon, c’est-à-dire par les moyens de l’art, par son énergie et son foisonnement, certains principes à l’oeuvre dans la pensée de Foucault. Une oeuvre d’art qui, pas plus que les textes de ce journal ne se repose "sur Foucault" mais plutôt travaille avec, en établissant une relation dynamique, physique, avec une pensée. Le déploiement tout azimut d’activités, d’objets et de documents, parfois fragmentés, incomplets ou détournés, sans respect pour une hiérarchie établie des faits et des idées - dans une certain désordre, finalement - résonne parfaitement avec la pensée d’un philosophe ayant lui-même entrepris de bouleverser les hiérarchies du savoir, en isolant des faits et des idées pour éclairer l’histoire, en valorisant des sujets et des motifs que d’aucuns auraient considéré dérisoires ou indignes.
De manière emblématique, si Foucault s’intéresse au structuralisme, c’est dans son renoncement fondamental au principe de causalité : ce n’est plus l’enchaînement logique qui est à l’étude mais la concomitance des faits, leur relation synchronique, leur mouvement collectif en tant que système. Une forme réarticulée, désautomatisée, de la pensée. L’expérience artistique de 24h Foucault relève du même mouvement. Elle n’a ni début ni fin, étant donnée immédiatement dans sa totalité : tout y est disponible en même temps, se superposant, se dérangeant éventuellement. Comme chez Foucault, 24h Foucault ne craint pas le rapprochement improbable, le brouhaha, l’imprévu. Il ne se réalise pas dans le silence et la séparation mais dans le bruit et le frottement. Il ne se construit pas dans l’édification et dans la progression mais dans le détournement et le surmenage. Une phrase de Foucault à propos de son propre travail résume parfaitement cette volonté d’éviter le déterminisme logique et le choix de vivre dangereusement l’aventure intellectuelle : "Le jeu ne vaut la chandelle que dans la mesure où l’on ignore comment il finira"5.

Foucault artiste

Cette familiarité formelle entre un projet artistique (24h Foucault) et une pensée n’est finalement possible que parce que certainement, en amont, l’oeuvre foucaldienne a foncièrement quelque chose à voir avec l’art. Quoi ? D’abord, une radicalité qui ne réside pas seulement dans des affirmations aussi définitives que la mort de l’homme ou l’effacement du sujet, mais également dans le style même d’une écriture affirmative, qui ne s’embarrasse pas d’excuse ni de contrepoint ; qui porte le poids de l’urgence et de la nécessité. Une écriture claire et évidente mais qui, par une description précise des faits et de leurs conditions d’apparition, relève moins d’une volonté édifiante que combative. "Travail s’autant plus précis justement et d’autant plus dépendant d’un analyse méticuleuse qu’il ne faisait confiance à aucune appartenance préalable."6 : ce commentaire de Foucault à propos de Boulez peut s’appliquer à lui-même. Autonomie, précision, puissance. Pour Foucault, la pensée est un instrument de combat. Une lutte de l’intelligence à l’échelle de la société.
Ce qui rapproche la démarche de Foucault de celle d’un artiste, c’est également son irréductibilité à un objectif déterminé, politique ou éthique. C’est pourquoi sa pensée est littéralement irrécupérable. En témoigne la multiplicité de ses filiations différentes et contradictoires. L’écriture de Foucault est trop étrangère aux consignes, aux modèles ou aux règles pour se subsumer aisément sous une quelconque idéologie. Elle montre. Elle désigne. Elle affirme. Elle ne commande pas. Au lecteur de mesurer la portée des éclairages qu’elle propose. Une écriture de la responsabilité. Vecteur de connaissance, érudite certainement, mais qui se dérobe sans cesse à la conclusion définitive et la simplification. Comme si écrire n’était pas tant pour être saisi définitivement que pour éveiller, envahir, saisir à son tour.

Si Foucault fait oeuvre d’art, c’est fondamentalement dans ces éclairages inédits, discordants, qu’il donne à la réalité. Opposer aux visions admises une lecture décalée des structures de la société par la désignation et le recadrage plus que la démonstration logique. Foucault déjoue les règles de l’exercice philosophique : son apparente et sérieuse érudition analytique sous-tend un projet intellectuel créatif. On dirait : fictionnel. C’est pourquoi, à l’intérieur de son propre champ, Foucault est un véritable auteur et un auteur à part (comme le sont Blanchot, Bataille ou Artaud, ses référents littéraires). Foucault affirme d’ailleurs lui-même, sans ironie, n’avoir jamais écrit que des fictions. Remarque essentielle que l’on saisit aisément à la lecture de ses livres : l’oeuvre foucaldienne procède de la création de formes (de pensées et d’écriture) à partir de matériaux réels. Dès lors sa pensée, acquiert, comme toute oeuvre d’art, l’autonomie dans ses références et ses motifs. Devient irréductible à autre chose qu’à elle même. Insaisissable et saisissante.
D’ailleurs, s’il n’est pas à proprement parler un formaliste, Foucault reste fasciné par un courant formel au 20e siècle (au sein duquel il place la pensée structuraliste aussi bien que les évolutions de l’art d’avant-garde) dont il croit au pouvoir transgressif, aux capacités de mutation interne et de transformation des regards. Le rapport à l’art, là encore, affleure. L’intérêt fondamental de Foucault pour la forme en tant que sujet se transpose en objet dans l’exercice même de sa pratique. Ses écrits, comme un écho à certaines pratiques de l’art, dessinent une pensée aux perspectives renouvelées, mais dont chaque détail est nécessaire et précis. C’est certainement sous l’égide d’une telle dualité que l’on a comparé ses livres aux gravures de MC Escher : une désautomatisation de la perception qui se joue dans l’"affrontement des précisions"7.
De fait, Foucault porte sans cesse un regard esthétique sur les choses. C’est par leur forme "plastique" qu’il désigne les forces à l’oeuvre dans la société. Dans "L’Histoire de la folie" ou "Les Mots et les choses" ; c’est la description d’un tableau qui amorce la réflexion. Dans "Surveiller et punir", c’est l’organisation spatiale commune des prisons, des manufactures, des écoles et des casernes qui fait signe d’un nouveau schéma idéal de la discipline des corps. Ramener la recherche de la vérité à des questions d’optiques. Le regard, dès lors, peut être considéré comme le point essentiel où se concentre le combat de l’art et de la pensée dans le sens où la visibilité est "un piège" autant qu’une arme. Foucault, qui révèle la force de ce piège (le regard invisible soumettant l’observé à la discipline anonyme de la société disciplinaire), l’utilise et le retourne comme une arme. Celui qui affirme écrire pour ne pas avoir de visage rejoue la posture de l’observateur invisible, se réapproprie sa force dominatrice contre les structures même de l’autorité abusive. Retour de bâtons. La fondation et l’animation du Groupe d’Informations sur les Prisons (GIP) sous l’impulsion de Foucault et Defert, si elle constitue l’extension active, le bras "armé" d’une pensée réactive, est aussi emblématique d’une stratégie politique du retournement : dériver la tâche de la surveillance sur l’institution prison elle-même. Miroirs. Effet larsen. Stratégie "artistique". Utiliser le panoptique contre le panoptique. Cette mise en abyme n’est pas le moindre des éclats de Foucault.

Epilogue : lettre à Delphine

Paris, le 5 août 2004

Chère Delphine,

Je souhaite revenir sur cette longue discussion que nous avons eue lorsque tu as eu en ma présence cette conversation téléphonique professionnelle concernant l’alcootest imposé à cet employé de ton entreprise. Tu m’as résumé avec véhémence la complexité d’une situation que je "ne pouvais pas comprendre", de cet homme qui présentait des signes de dangerosité pour les autres mais aussi "pour lui-même". C’était ton devoir et ta responsabilité en tant que DRH de protéger ce salarié, et te protéger toi-même par la même occasion, puisque tu prétends (ce que j’aimerais toujours vérifier précisément) être légalement responsable en cas d’incidents. Ne pas procéder à ce test relèverait de la non-assistance à personne en danger, disais-tu. Indiscutable argument. En revanche, être spontanément choqué de la violence de cette contrainte, la trouver humiliante et déresponsabilisante, et même sans cela, tout simplement discutable relevait, pour toi, de l’angélisme, d’un idéalisme purement moral ; loin de la réalité du terrain.
A posteriori, je crois que le plus problématique, à ce sujet, n’est pas mon indignation, mais la tienne. Ton refus total et offusqué d’envisager que cette décision "banale" dans l’exercice quotidien de tes responsabilités puisse être remise en cause, puisse relever de quelque chose de supérieur à un simple pragmatisme professionnel. Problématique, pour moi, est aussi l’intimidation véhiculée par la forme de tes arguments (ton expertise des "textes de loi", de la jurisprudence, ton expérience réelle).
Je sais que le problème est complexe, mais les arguments m’ont manqué alors pour t’expliquer précisément pourquoi j’étais gêné par ton argumentation si nette et si implacable. Et puis, voilà que je lis en ce moment "Surveiller et punir" de Foucault, pour préparer le projet dont je t’ai parlé. Et à cette occasion je mesure à quel point une idéologie "positive" de contrainte des corps par la surveillance, dont Foucault désigne la naissance et commente le développement depuis le 18e siècle, est aujourd’hui parfaitement appliquée à toutes les échelles de la société et surtout - et c’est certainement le plus grave - finalement assumée et défendue par tous. Même par toi. Alors, je te cite juste pour exemple cette réflexion de Foucault, justement à propos d’une interdiction d’introduire et de boire du vin dans des manufactures au 18ème siècle :
" Le temps mesuré et payé doit être aussi un temps sans impureté ni défaut, un temps de bonne qualité, tout au long duquel le corps reste appliqué à son exercice. L’exactitude et l’application sont, avec la régularité, les vertus fondamentales du temps disciplinaire."
C’est juste un extrait, certes trop court, mais il est frappant, d’abord dans sa mise en lumière du caractère essentiellement disciplinaire du secteur productif privé dès ses débuts, ensuite par son rapprochement évident avec la situation qui nous intéressait.
Je sais bien que tu exerces ton travail "ingrat" (comme tu le dis toi-même) avec humanité et intelligence. Je sais aussi que tes idées sont plutôt à gauche, humanistes, généreuses, que tu luttes comme tu peux contre les inégalités que tu observes au jour le jour dans ton travail etc. etc. Je sais tout cela et je n’en doute pas. Mais justement, d’autant plus dangereux sont les réflexes conditionnés par les meilleures intentions, ici un pseudo humanisme "administratif" qui n’est qu’un prétexte à l’intimidation et à l’abus d’autorité. Dont le sens final finit par échapper, car son objectif est masqué.
Je ne sais pas si j’ai raison de refuser l’obligation faite à ce salarié mais je sais que j’ai raison d’en douter. En ce sens, la lecture de Foucault me paraît aujourd’hui même essentielle. Et urgente.

Si tu veux, on en reparle,

Amicalement,

Guillaume

1 Michel Foucault, Corriere de la Serra, 1978
2 Par ailleurs, le 24 H Foucault représente l’"avant garde", première étape d’un projet plus vaste, intitulé "Foucault Art Work", que Thomas Hirschhorn prépare pour les années à venir.
3 CF les autres projets consacrés à des philosophes, comme le "Deleuze Monument" dans le cadre de l’exposition "la Beauté" en Avignon en 2000, ou encore le "Bataille Monument" dans le cadre de la Documenta11 à Kassel en 2002.
4 C’est pourquoi, en plus de la mise à disposition du maximum de documents et d’ouvrages, des photocopieurs en libre service invitent chacun à copier ce qu’il souhaite pour emporter, garder, diffuser.
5 Michel Foucault in "vérité, pouvoir et soi", entretien avec R. Martin, 1982
6 in Pierre Boulez, l’écran traversé, 1982
7 selon l’expression de Foucault lui-même à propos de la musique de Pierre Boulez, in Pierre Boulez, l’écran traversé, 1982

Guillaume Désanges