Shows / Expositions  | Projects / projets  | La Verrière, Bruxelles  | Méthode Room, Chicago  | Workshop / Ateliers  | Texts / Textes  | Interviews / Entretiens  | INFO




>> Shows / Expositions

Intouchable (L’idéal Transparence) / UNTOUCHABLE (The Transparency Ideal)
Villa Arson (Nice, France), 2006 / Museo Patio Herreriano (Valladolid, Espagne), 2007



UNTOUCHABLE (The Transparency Ideal)

Artists : Ignasi Aballi, Boris Achour, Martin Arnold, Art & Language, Larry Bell, David Claerbout, Philippe Durand, Harun Farocki, Hans Peter Feldmann, Jonah Freeman, Michel François, Ryan Gander, Dora Garcia, Liam Gillick, Douglas Gordon, Dan Graham, Rodney Graham, Graham Gussin, Hans Haacke, Damien Hirst, Pierre Huyghe, Laurent Montaron, Sarah Morris, Man Ray, Anri Sala, Joe Scanlan, Philippe Thomas, Rosemarie Trockel, Hannah Wilke, Heimo Zobernig

curated by : Guillaume Désanges & François Piron

- Centre National d’Art Contemporain - Villa Arson (Nice, France), 2006, 1er juillet - 24 sept.
- Museo Patio Herreriano (Valladolid, Espagne), 2007, 29 juin - 16 sept


Liam Gillick, Discussion Island / deficit Discussion Platform, 1997, installation, aluminium anodisé, 5 plaques de plexiglas, câbles et serre-câbles d’acier, 240 x 240 cm, Collection Frac Corse.
Joe Scanlan, Mood Piece (Ad I, II, III), 2006, trois caissons lumineux, 100 x 150 cm chaque, courtesy galerie Chez Valentin, Paris (production pour l’exposition).

"We live for the most part within enclosed spaces. These form the environment from which our culture grows. Our culture is in a sense a product of our architecture. If we wish to raise our culture to a higher level, we are forced for better or worse to transform our architecture. And this will be possible only if we remove the enclosed quality from the spaces within which we live. This can be done only through the introduction of glass architecture that lets the sunlight and the light of the moon and stars into our rooms not merely through a few windows, but simultaneously through the greatest possible number of walls that are made entirely of glass- colored glass. The new environment that we shall create must bring with it a new culture".Paul Scheerbart, Glass Architecture (traduction : DR)

Untouchable (The Transparency Ideal) is an exhibition based on the free adaptation of Paul Scheerbart’s 1914-manifesto, Glass Architecture. This utopian text written by the German poet and journalist claims the coming of a transparent and coloured architecture, fundament of a moral and political transformation of the individual and the masses.
Based on the movement between transparency, reflection and opacity as a script for the 20th century (in terms of aesthetics, but as well of economy, politics, and psychoanalytic interpretation on the constitution of the subject), the exhibition will focus on the visible and invisible links between the dematerialisation of economy and of the work of art. The fascination for the aesthetics of service economy in contemporary art works, the eroticism and hygienism of transparency, constitute an aspect of the utopia of transparency that will be shown in the exhibition with its collateral dystopia : the opacity of economical void, the frustration of glass separation, the confinement of the subject.

The exhibition does not aim to be an illustration of Scheerbart’s impossible scenario, but adopts its method : a montage of affirmative statements through associations and confrontations between works of art : it will reassemble a precise selection of "historical" masterpieces of the past forty years, mostly linked with vintage and post minimal and conceptual art, and a series of new productions commissioned to international artists associated in the project.

Transparency, opacity and reflection : their permanent combination is the secret story of the 20th Century, that the exhibition will attempt to make sensible, in a movement from total visibility to black-out, from glare to dusk, from purity to contamination and break , from appearance to disappearance.

François Piron & Guillaume Désanges



Michel François, Bureau augmenté, 1998, installation.

Intouchable (L’idéal Transparence)

Artists : Ignasi Aballi, Boris Achour, Martin Arnold, Art & Language, Larry Bell, David Claerbout, Philippe Durand, Harun Farocki, Hans Peter Feldmann, Jonah Freeman, Michel François, Ryan Gander, Dora Garcia, Liam Gillick, Douglas Gordon, Dan Graham, Rodney Graham, Graham Gussin, Hans Haacke, Damien Hirst, Pierre Huyghe, Laurent Montaron, Sarah Morris, Man Ray, Anri Sala, Joe Scanlan, Philippe Thomas, Rosemarie Trockel, Hannah Wilke, Heimo Zobernig

Une exposition organisée par Guillaume Désanges et François Piron.

- Centre National d’Art Contemporain - Villa Arson (Nice, France), 2006, 1er juillet - 24 sept.
- Museo Patio Herreriano (Valladolid, Espagne), 2007, 29 juin - 16 sept

"Nous vivons le plus souvent dans des espaces clos. Ils constituent le milieu d’où émerge notre civilisation. Notre civilisation est pour ainsi dire le résultat de notre architecture. Si nous voulons élever le niveau de notre civilisation, nous sommes donc contraints, bon gré mal gré, de transformer notre architecture. Et cela ne nous sera alors possible que si nous ouvrons les espaces clos dans lesquels nous vivons. La seule manière d’y parvenir est d’adopter l’architecture de verre, qui laisse pénétrer la lumière du soleil et la clarté de la lune et des étoiles dans les espaces, non seulement par quelques fenêtres mais aussi par le plus grand nombre possible de murs, entièrement en verre et en verres de couleur. Le nouveau milieu, que nous aurons ainsi créé, ne peut que nous apporter une nouvelle civilisation." Paul Scheerbart, L’Architecture de verre
(traduction : Christophe Marchand-Kiss)

Intouchable (l’Idéal transparence) est une exposition librement adaptée du manifeste de l’écrivain allemand Paul Scheerbart, L’Architecture de verre (1914), traité littéraire, technique et lyrique, en faveur d’une architecture transparente et colorée, gage d’une transformation idéaliste de l’individu et de la société.

Le mouvement entre transparence, réflexion et opacité, constitue la trame de l’exposition, reflétant ce possible scénario du 20e siècle (en termes esthétiques, économiques, politiques ou encore psychanalytiques). Elle s’intéresse particulièrement aux liens visibles et invisibles entre la "dématérialisation" économique et celle, prétendue, de l’�"uvre d’art. La fascination exercée par l’esthétique de l’économie tertiaire sur nombre d’�"uvres de l’art contemporain, l’érotisme et l’hygiénisme de la transparence, sont évoqués dans l’exposition dans un mouvement qui mène de l’utopie à la dystopie : l’opacité du vide économique, la frustration de la séparation, le confinement du sujet.

L’exposition rassemble une sélection d’oeuvres des quatre dernières décennies et un ensemble de productions d’artistes internationaux associés au projet, mettant en jeu ou en crise cet idéal dévoyé de la transparence.
Elle prend la forme d’un montage d’affirmations, au travers d’associations et de rapprochements d’oeuvres, qui trace un parcours idéel et sensuel, de la visibilité absolue au black-out, de l’éblouissement au crépusculaire, de la pureté à la contamination et à la brisure, de l’apparition à la disparition.

François Piron & Guillaume Désanges


Intouchable (L’idéal transparence & l’Architecture de verre) Catalogue d’exposition, Centre national d’art contemporain de la Villa Arson, Nice, 1er juillet - 24 septembre 2006, Textes de Paul Scheerbart, Philippe Duboy, Guillaume Désanges, François Piron, et Marcus Steinweg, Nice, Villa Arson, X. Barral, 2006.

L’ouvrage Intouchable ( l’Idéal transparence & L’Architecture de verre), publié à l’occasion de l’exposition Intouchable à la Villa Arson à Nice (2006), propose un dépliage théorique, artistique et littéraire de la question de la transparence et ses corollaires (l’opacité, la réflexion), comme un scénario sous-jacent mais puissant du 20e siècle. L’ouvrage inclue une réédition complète et une nouvelle traduction du texte fondateur de Paul Scheerbart l’Architecture de verre (1910) - manifeste politique, moral, poétique mais aussi utopique, halluciné et délirant - agrémenté de textes de Philippe Duboy, Guillaume Désanges, François Piron et Marcus Steinweg, ainsi qu’une riche iconographie d’�"uvres d’art des 20e et 21e siècles mettant en jeu ou interprétant l’idéal de la transparence autour de notions telles que l’érotisme, l’économie tertiaire, la distanciation, l’hygiène, mais aussi la brisure ou la disparition.

Rien que pour vos yeux.
(Transparence, l’idéal intouchable)

C’est la photographie d’une famille d’aujourd’hui : un couple, la petite quarantaine souriante avec enfant unique. Pas vraiment dynamique, plutôt statique, voire hypnotisée par le bonheur. à leurs côté, bras croisés, le regard provocant, un jeune mannequin au large décolleté, comme un incongru contrepoint sexy à cette scène domestique. Le feu dans le foyer. Et tout cet étrange groupe pose derrière une épaisse paroi de verre qui flotte ostensiblement dans les airs. Un slogan, en forme de question sans réponse éclaire vaguement les motifs les cette insolite composition : "Pourquoi nous avons choisi la transparence ?". Cette publicité récente pour l’opérateur Internet Alice symbolise quelques-uns des enjeux essentiels d’un "idéal transparence" accompli au 21e siècle. De fait, tout y est (ou presque). L’artificialité et la vanité d’un dispositif déréalisant : la paroi transparente mais pas invisible, qui isole autant qu’elle exhibe. Le regard halluciné de la mère qui semble s’égarer et dériver sur la surface réfléchissante sans apparemment pouvoir la traverser : illusionnisme aveuglant du matériau. Une trouble perversion érotique (l’allumeuse parasite incrustée au sein de la famille paisible, à la Théorème de Pasolini ; qui s’expose par les mêmes moyens qu’elle demeure intouchable). Bref, une ambiance générale immédiatement séduisante et malsaine : entre hygiène, vérité, purification, révélation, exhibition, bonheur forcé, claustration, mensonge et dissimulation. Modélisation archétypale d’un certain rapport au monde, qui revendique la transparence comme vertu absolue et parangon sociétal (et moyen de faire vendre), devenu un gimmick idéel et formel de nos sociétés occidentales. L’idéal d’un regard omniscient, passe-muraille, pénétrant, et non arrêté, qui permet de tout voir en restant protégé. A tel point qu’on pourrait considérer que l’utopie précisément développée par Paul Scheerbart dans son Architecture de verre, celle d’une civilisation de la transparence qui allait modifier les rapports de l’homme à son environnement et à ses congénères, s’est finalement bien réalisée, contrairement a ce que regrettait Walter Benjamin. Non pas systématiquement dans l’architecture des villes et des campagnes, toutefois, mais plus profondément et plus certainement en tant que valeur fondatrice dans les esprits et la morale collective, relayée à travers les messages de la communication de masse et de la publicité. Le poète allemand, suicidé en 1914, n’aurait peut-être finalement pu rêver plus pénétrant pour ses idées que le filtre lumineux et coloré que l’idéal vertueux de la transparence, mieux que la paroi de verre elle-même, a pu apposer sur la vie sociale, sur l’économie et le psychique universels.

Une nouvelle politique du regard

De fait, si elle puise dans l’architecture moderniste sa généalogie utopique fondamentale (dont Scheerbart est le laudateur lyrique primitif, et dont Joseph Paxton, Bruno Taut ou Mies van der Rohe sont les chevilles ouvrières), la question de la transparence idéalisée déborde largement ce champ spécifique, traçant de nouveaux champs de relations en termes sociaux, politiques, esthétiques, intellectuels, psychanalytiques, etc. Plus que le recours systématique au verre ou plexiglas au sein des aménagements communautaires, autrement dit au phénomène physique caractéristique de ces matériaux, c’est bien la façon dont la "notion" transparence s’est imposée comme modèle progressiste essentiel qui reste le plus emblématique. Une notion qui n’a plus besoin d’être actualisée matériellement pour opérer, tant elle s’est infiltrée dans les esprits, contaminant jusqu’au politique à partir d’une projection visuelle fantasmée du corps laissant filtrer la lumière, et donc la vérité. Rappelons pour s’en convaincre que la politique de Mikhaïl Gorbatchev ayant conduit au triomphe capitaliste en ex-URSS (consignant pour certains la mort définitive des utopies, sinon la "fin de l’histoire", si) fut emblématiquement baptisée Glasnost ("Transparence"). Globalement, la transparence signe une nouvelle politique du regard qui n’est plus discutée même si elle reste discutable.

C’est que la transparence n’est pas l’invisibilité, et que sa transformation de substance en morale, d’objet en sujet, de matière en idée, reste soumise aux caractéristiques ambivalentes du verre en tant que corps physique, soit : la réflexion et l’opacité, d’abord, mais aussi la distanciation, le confinement, l’illusion. Mirages. Le manifeste technique et poétique de Scheerbart contient d’ailleurs en germes tous ces principes contradictoires. Dès lors, sa lecture amuse et séduit autant qu’elle confine au malaise par l’évocation, au coeur même de son argumentation, et en un permanent contrepoint aveugle, du côté obscur de sa force : aveuglement, frustration, incompréhension, virtualisation rampante du monde. De fait, après la révolution de la perspective au Quattrocento, l’ "idéal transparence" signe un nouveau mode de gouvernement sensoriel, mais fondé, tout comme la perspective, sur un idéal positiviste artificiel et paradoxal. Soit : une apologie des vertus d’un corps dévoilant soudainement et brutalement ce qu’il y a derrière lui, en contestant dans le même mouvement toute propriété innovante dans l’appréhension et la compréhension de ce qu’il exhibe. C’est cette tension qui a en partie accompagné la conception et la préparation de l’exposition Intouchable. L’Idéal transparence, dont la phrase de Gerhard Richter "Alles sehen nichts begreifen" (tout voir et ne rien comprendre [1]) fut longtemps le sous-titre de travail. Donc, éclairer la manière dont une révolution visuelle, affirmée comme révolution cognitive, suscite et entretient en fait de nouveaux troubles sensoriels. Une généralisation censée aiguiser la conscience via une perception accrue des choses, mais qui provoque un appauvrissement du regard, une atrophie physique, intellectuelle et morale de l’homme. L’exposition, qui n’entend (et ne peut) pas être illustrative, met donc en jeu, par des rapprochements subjectifs et volontaires d’oeuvres de ces quarante dernières années, quelques perspectives de cet idéal dévoyé de la transparence, dont certains sont évoqués ci-dessous de manière désordonnée [2].

La question du corps, d’abord, qui est essentielle et inhérente à la pratique et à la théorie de l’architecture en général. L’idéal de la transparence et son corollaire industriel, la construction en verre, inaugurent un nouveau type de relations, extrêmement ambigu, entre le corps physique et son nouveau contexte d’évolution. De manière intéressante, il y a dès le départ un lien organique direct entre l’homme et le verre, dont les premières industries sont fondées sur le verre soufflé, soit l’empreinte en creux d’une expiration, laissant symboliquement voir "à travers le souffle de quelqu’un". La paroi de cristal, matière pseudo-vivante, assure ainsi une transition presque "naturelle" entre le corps et la nature, opérant un fine jointure entre l’intérieur et l’extérieur, membrane invisible entre deux mondes vivants. Cette projection idéalisée d’une pureté continue de la relation est néanmoins immédiatement contredite par la matérialité même du verre, qui impose une cloison infranchissable, claustrante, (puis emblématiquement blessante, coupante), d’autant plus impénétrable que sa vertu cristalline et son ouverture du champ de vision désamorce passivement toute velléité de dépassement. Distances de sécurité. Verres de non-contact. De là, plus qu’un mouvement vers l’altérité, la transparence suscite le repli sur soi, la dérive dans l’introspectif. Une irréductible solitude masquée par une visibilité absolue, contraignant progressivement au ravalement des humeurs, à l’autocontamination et la corruption intérieure. Buées sur les vitres, condensations, retour d’expiration, étouffements volontaires : le comble pour une matière qui accompagnait un certain idéal d’hygiène sociale et de santé individuelle, par l’observation permanente et la protection absolue. Las, cette irréductible et invisible séparation haptique met en place de manière inédite les conditions de l’infection nosocomiale individuelle, tant physique que mentale.

Daydream nation

De fait, l’oeil, qui ne rencontre plus rien auquel s’accrocher, glisse sur la paroi de verre, restant discrètement paralysé à ce niveau de la perspective. Il dérive à l’infini sur une planéité trouble qui n’a pas de sens en soi. Et la conscience, tout comme le regard, glisse sur la même paroi. Ce n’est pas le moindre des paradoxes de cette matière magique que de faire disparaître ce qui entravait le regard avec le sens même de ce qui est dévoilé. La cloison de verre, suscitant une fascination hypnotique pour sa pseudo- pureté, opère ainsi une nouvelle forme d’opacification par son mélange de trans-apparence et d’auto-réflexion. Il est à cet égard éclairant de noter que ces phénomènes sont les fondements de l’illusionnisme spectaculaire (voir l’utilisation des vitres et des miroirs chez les magiciens pour simuler apparitions et disparitions, etc.). Soit : paradoxal escamotage du réel par une trans-lucidité explicite. D’ailleurs, il n’échappera pas au lecteur que la civilisation du verre coloré ambitionnée par Scheerbart est fondée sur un modèle illusionniste assumé, volontaire et conscient. Plus qu’un monde de connaissance et de lisibilité, l’architecture de verre propose une retraite généralisée dans le rêve et le songe éveillé, à l’instar du directeur du pénitencier de Plan d’évasion, d’Adolfo Bioy Casarès, concevant pour ses détenus un univers perceptif idéal par un dispositif complexe de transparence et de miroirs.

Dans cette perspective, les formes fonctionnelles du capitalisme, telles qu’elles se sont développées au 20e siècle, pourraient bien être considérées comme l’étalon de cette prestidigitation actualisée de la transparence à l’échelle planétaire. L’explosion de l’architecture de verre correspond historiquement à l’avènement du tertiaire dans l’économie mondiale, qui annexe une esthétique d’administration d’entreprise remplaçant l’iconographie industrielle de l’usine en brique dans l’imaginaire collectif du travail. Les centres de production sont évacués des centres villes, remplacés par des centres de profits installés dans des buildings de verre, nouveau cadre de l’activité économique, qui entendent tout montrer au moment même où il n’y a plus rien à voir, sinon la troublante uniformité d’une activité managériale qui gomme toute spécificité industrielle. On a tout vidé avant les journées portes ouvertes. Le siège social de l’entreprise devient donc vitrine, mais "vitrine magique", qui rien dans les mains, plein dans les poches, a fait disparaître les ouvriers du champ de vision et expose de manière fétichisé, des substituts refoulés d’activité : néon, moquette, fauteuil, plante verte, diagramme, classeur, rangements, projets, ordinateur, organigrammes, etc. Un déploiement de nouvelles matérialités qui signent une iconographie tertiaire, dont l’apparente vacuité n’est pas sans susciter une trouble séduction.

Patrick Bateman, l’anti-héros serial-killer de Brett Easton Ellis dans "American Psycho", figure à sa manière cette part sombre et maudite du parfait goldenboy capitaliste enfanté par l’architecture pseudo-transparente de Wall Street. Dans un passionnant écho entre pulsions destructrices et consommatrices, Bateman souffre à la fois d’un penchant morbide pour la plus abjecte des criminalités, et parallèlement, mais malgré lui, d’une implacable désindividuation, répandue dans un monde des affaires où les identités apparaissent, comme l’activité elle-même, parfaitement interchangeables. Déraison sociale généralisée. Dans cet univers triomphant, on confond donc en permanence les noms, les visages, les fonctions, chacun étant bien plus certainement repéré, mais de manière précaire, par la marques de son costume et la couleur de ses cravates. Des méprises apparemment sans gravité, créant un brouillard social permanent dont chacun est conscient et en tacite accord, tant il garantit une impunité universelle qui débarrasse de toute obligation morale. Pointant avec clairvoyance et effroi les effets pervers d’une économie virtualisée, et faisant le lien entre la question du corps et celle de l’économie dans la civilisation de la transparence, cette situation d’une architecture de verre et de miroir systématisée des centres d’affaires n’est pas sans offrir les conditions idéales pour une désindividuation contemporaine qui mène au narcissisme. Si Lacan situe le stade du miroir comme l’identification primitive de l’être face à son reflet, paradoxe fondamental d’une intégrité révélée par l’image inversée, qui "situe l’instance du moi, dès avant sa détermination sociale, dans une ligne de fiction "Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique", communication faite au XVIe Congrès international de psychanalyse, à Zurich, le 17 juillet 1949." , le building de verre réfléchissant abolit à la fois tout repère topographique et place le moi au centre de la ville, fantôme s’inscrivant alternativement au sein de cadres de travail interchangeables. Ce faisant, la relation de l’employé tertiaire à l’architecture de verre, entre vision extra-lucide du néant économique et reflet démultiplié de sa propre image, impose une fictionnalisation du réel et un narcissisme exacerbés qui mènent possiblement au délire.

Cette nouvelle négociation dialectique du corps et du regard renvoie directement à la question de l’érotisme, en tant que tension désirante sans l’expérience du corps, contact sans cesse repoussé pour une extase individuelle. Le fétichisme capitaliste (fantasme de la secrétaire intouchable en talons aiguilles ou de l’exécutive en bras de chemise au milieu du design fonctionnaliste de l’entreprise ) transforme le cadre de travail aux parois transparentes en une sorte de peep-show chic, dévoilant une fascination fétichiste pour les outils du tertiaire, substituts de rapports de corps que présentait de manière plus pornographique l’activité industrielle manuelle. Plus généralement, d’ailleurs, la frustration érotique du voyeur est un bon modèle pour penser la complexité psychologique issue de l’ "idéal transparence", à savoir : un dévoilement artificiel qui suscite une confusion des sens.

Le cercle vertueux de la transparence trouve son origine au sein d’un certain positivisme scientifique au 19e siècle ; né du mythe d’une nature obscure se dérobant sans cesse à la vérité et que le progrès scientifique viendra délivrer de son mystère par l’observation et l’analyse, mais également par la protection et la conservation. On utilise la lentille de verre pour explorer l’infiniment petit ou l’infiniment loin (microscope et télescope), tandis que la vitrine du musée ou du cabinet de curiosité devient, à l’instar de celle du magasin, la scénographie officielle pour une diffusion des "dernières merveilles de la science". Mais là encore, l’intention éclairante apparaît immédiatement dévoyée, le phénomène physique de la transparence n’opérant pas un dévoilement objectif de la vérité intrinsèque des choses mais bien plus une autre forme de recouvrement par un filtre qui ostensiblement sacralise, exclut, sépare, fétichise. En ne laissant passer que la vue (à l’exception de tous les autres sens), la vitrine maintient ce qu’elle renferme dans le plus grand secret, l’objet quel qu’il soit, devenant relique, vidé de sa substance, dévitalisé, déréalisé, conservé avec le goût d’une certaine morbidité. Ce que l’on offre à l’observation est toujours substitut de quelque chose, inaugurant un même règne de l’artificiel et de la fausseté dans le commerce comme dans les sciences. Scheerbart lui-même l’avait anticipé : le verre n’allait pas éclairer la civilisation existante mais en créer une nouvelle.

Intouchable (L’Idéal Transparence)

On pourrait se demander comment, à partir de ces ambivalences fondamentales nées avec le phénomène de la généralisation "industrielle" de la transparence (l’ère de l’Architecture de verre), l’art a pu s’approprier cette révolution formelle et conceptuelle. Si une histoire de la transparence dans l’art du 20e siècle reste à écrire, ce que l’exposition "Intouchable (L’Idéal Transparence)" n’entend pas réaliser, celle-ci tente en revanche de montrer comment certains artistes de la fin du 20e -siècle et du début du 21e se saisissent plus ou moins directement des enjeux de ce glissement entre phénomène physique et valeur morale, entre idéal et dévoiement. De cette esthétique dévoyée de la transparence, sans nul doute l’oeuvre de Marcel Duchamp pourrait être (encore une fois !) la matrice, par son utilisation récurrente du verre et son dépliage de problématiques érotiques, économiques et hygiénistes liées au phénomène. L’exposition, laissant à chaque oeuvre son autonomie et sa polysémie, entend plutôt éclairer certains enjeux discutés ici, autour d’un parcours en plusieurs chapitres : célébration et ornementalisme de la transparence, économie tertiaire, érotisme et l’hygiène, qui amènent à une partie finale autour des dévoiements physiques de l’idéal transparence : salissure, brisure puis disparition.

Fondamentalement, il est évident que ces notions de regard, de vérité, de visibilité, de distance ou d’inaccessibilité qui sont liées à la transparence, sont des catégories de l’art. Les ruptures de sens et de logique, ce paradoxe fondamental de mieux voir sans plus comprendre est une autre question de l’art. Il n’est pas étonnant dès lors qu’à la suite de Duchamp, tous les mouvements majeurs de l’art (le minimalisme, l’art conceptuel ou la performance) se soient emparés activement et concrètement de ces phénomènes, souvent moins pour un culte respectueux que dans une visée critique, démontant les mécanismes complexes. C’est sur ces bases que l’exposition s’est constituée, en empruntant à Scheerbart ce rythme particulier de va et vient permanent entre utopie et dystopie.

Guillaume Désanges