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>> TEXTES EN FRANCAIS (SELECTION)

Soft Office : Fétichisme - Capitalisme - Art Contemporain
dans revue Trouble n°3, 2003



"Rassemblez votre courage pour quitter le domaine de l’art et du fétichisme. Avancez vers le réel, puis vers l’extase" (Mike Kelley)

"love love love all your money" (Daisy Chainsaw)

- Figure 1 : le récit d’un rêve

Cette nuit.

Victime d’une envie pressante, je cherche désespérément les toilettes en déambulant à l’intérieur du siège social d’une grande entreprise. Luxe, douceur & froideur du design. Dans un immense hall gris foncé, des hauts parleurs diffusent des annonces en langue étrangère tandis que des informations (des slogans ?) défilent sur des panneaux électroniques. Au bout d’un long couloir, j’aperçois la silhouette d’une femme en tailleur qui remet son escarpin. Lorsque je l’approche, elle a disparu. Je suis alors dans une salle d’attente : tout est en noir et blanc sauf les plantes vertes et un chameau vivant. Au mur, de grandes photographies redoublent par l’image les chaises installées dans l’espace. Il y a aussi des affiches publicitaires et touristiques, et deux horloges identiques qui tournent exactement au même rythme. Au plafond, les néons composent d’étranges formes contre lesquelles viennent se coller des porte-chapeaux volants. Je veux sortir. Trébuche contre un cube de métal au sol sur lequel est inscrit : " Veuillez ne pas vous asseoir ici ". Je traverse une large vitre fêlée qui suinte de condensation pour me retrouver dans un grand bureau vide : les machines à écrire sont dans leur housse, la photocopieuse est en carton, des milliers de post-its couvrent les murs jusqu’ au plafond. Des cartes postales sont épinglées un peu partout : des images de mer déchaînée avec, au dos, des plaisanteries classiques de collègues en vacances ("Aujourd’hui je me suis réveillé à 14h00 !" ). Un téléphone par terre sonne dans le vide. Passant devant une baie vitrée teintée en orange, j’aperçois sur un grand parking des commerciaux en costume transportant des mallettes vertes. Je crie mais ils ne m’entendent pas. Ils montent en riant dans leurs BMW. Plus loin, une porte capitonnée donne sur une grande salle de réunion très sombre. La lumière apparaît soudain : autour d’une immense table sont assis des hommes en cravate qui ont tous le même visage. Ils se mettent à fredonner des chansons enfantines. Puis deux d’entre eux grimpent sur la table et chantent en play-back. Plus tard, je suis dans une pièce blanche où trônent trois hauts meubles à tiroirs qui contiennent des croquis de design. Les murs sont recouverts de codes-barre géants. Sur un haut tas de grandes feuilles blanches bien disposées en parallélépipède, quelqu’un a laissé des traces de pas. Je m’approche et lis : " Index 1913 ". Le long des murs, des grandes caisses en bois et en métal attendent vraisemblablement d’être emportées. J’essaie d’en soulever une : elle est vide. Derrière, une minuscule porte en plexiglas m’indique les toilettes. J’y pénètre. Il n’y a qu’une cuvette, mais elle est à l’envers. Au moment où je l’atteins, je suis soudain dans un bureau de direction, avec fauteuil en cuir, cactus et lampe allogène. Sur le mur du fond est écrit : " Bienvenue au XXIe siècle ". J’avance lentement en faisant attention de ne pas trébucher, car la moquette est trouée et s’éparpille en confettis.

One Century scenario

0.1. étants donnés : 1- le gaz d’éclairage 2- Dan Flavin 3 - l’art 4- l’art conceptuel 5- la fascination pour le capitalisme 6- Philippe Thomas (sauf Marcel Duchamp) 7- Marcel Broodthaers 8- le reste (dont Benjamin Buchloh et Nicolas Bourriaud)

0.2. Projet & Prolepse : examiner la permanence d’une fascination ambigument critique - peut-être inconsciente - pour le monde de l’entreprise et, particulièrement le secteur tertiaire et les activités de services, dans certaines formes de l’art depuis un siècle :

0.2.1. permanence parce qu’il ne s’agit pas ici d’un mouvement artistique historiquement circonscrit mais d’une tendance profonde : ou comment l’avant-garde peut entériner des mutations formelles propres à l’économie.

0.2.2. ambigument critique parce que les oeuvres qu’on discutera se maintiennent plus dans une représentation formelle que dans une reproduction processuelle des activités de service. Sous l’apparence d’un mimétisme fonctionnel, elles agissent finalement comme des coquilles vides qui renverraient en écho la séduction trouble d’une certaine iconographie tertiaire : néon, moquette, fauteuil, plante verte, diagramme, classeur, rangements, projets, ordinateur, organigrammes, etc.

0.2.3. inconsciente, parce que souvent le propos ne concerne pas directement l’économie tertiaire. Exemple : interroger les méthodes de classement et la notion d’accumulation d’information. Pourtant, visuellement, ce qu’on nous montre procède d’un décalque formel du secteur.

0.2.4. inconsciente parce que lorsque le groupe d’artistes conceptuels Art and Language écrit à propos de son travail qu’"Aucun système esthétique cohérent ou logique ne pouvait être adopté [...] entre des formes d’expositions telles que des machines, des imprimés, des diagrammes et des affiches et des formes de textes tels que des essais, des processus, des transcription et des brouillons. [1], il y a de quoi être déconcerté. il y a pourtant un référent formel, un proto-système esthétique manifeste : celui du bureau, de l’esthétique d’administration d’entreprise. Toutes ces retombées tangibles du phénomène économique majeur du XXème siècle : l’ explosion tertiaire.

0.2.5 ... qui pourrait bien constituer un point de vue édifiant pour observer l’art contemporain et ses évolutions.

Section 1 : Le musée des offices

résumé : historique d’une dématérialisation croisée (art /économie)

C.01 : "L’évolution économique a été marquée par un lent et profond mouvement de tertiarisation de l’économie. Ce mouvement peut être mis en évidence à partir d’une double tendance : la place prise par des activités tertiaires dans l’ensemble du système productif, et l’évolution de métiers et d’emplois de caractère tertiaire dans les entreprises industrielles. [2]...

C.02 : "l’ensemble des activités de services se caractérise par l’absence relative de progrès technique. Dès lors, par essence, le tertiaire est associé à une productivité faible. [3] "

C. 03 : "Certains services (en particulier les services intensifs en connaissances, et notamment l’ingénierie et le conseil) jouent un rôle extrêmement important dans l’innovation de leurs clients. Ils sont décrits comme des machines à traiter et à produire de la connaissance. [4]...

1.1- dématérialisation proliférante : Considérons que l’art a connu au XXème siècle une mutation comparable à l’économie, soit : augmentation du poids de l’activité administrative au sein de la production et explosion des activités de services (Cf C.01). Un phénomène global de tertiarisation, énoncé comme un irrésistible mouvement de dématérialisation de l’activité. énoncé d’abord par l’économiste (Adam Smith) qualifiant les services comme ce qui "périt à l’instant même où il est rendu [5]. De l’autre par la critique d’art (Lucy Lippard) annonçant la dématérialisation de l’objet d’art comme nouvel horizon de la création. Où l’on parle de virtualité, précarité, fin de l’objet (et du travail qui le sous-tendait). Tendance lourde de l’immatériel.

Or, paradoxe : l’inventaire physique de ces deux mouvements soit-disant exterminateurs montre que loin de s’être raréfiés les objets s’y sont multipliés. La marchandise évacuée (non pas de la réalité économique mais du champ de vision, on y reviendra), c’est plus que jamais le décor de l’activité qui devient le sujet de l’entreprise (tertiaire et artistique) et se répand en matérialité. Formes, couleurs, messages agissent comme nouveaux vecteurs d’identité qui définissent un style tertiaire, de l’architecture au design en passant par la communication. Ce n’est pas moins d’objets, c’est moins de matière et plus d’objets. Dématérialisation ? On jurerait assister à tout l’inverse : réification de l’activité.

1.2. productivité zéro : Côté management, l’avènement du tertiaire pose de sérieux problèmes aux gestionnaires. L’intangibilité des services implique, par définition : productivité figée, qualité inestimable et progrès technique faible. Le capital temps-objet, l’étalon de l’industrie, n’a plus cours ici : comment améliorer le rendement d’un produit qui ne vit que le temps de sa fabrication, dont le travail fourni est en lui-même l’output final [6] ? Comment évaluer globalement la qualité d’un service dont dépend directement la personnalisation d’une relation directe producteur/consommateur ? Enfin, l’investissement en biens d’équipements n’est plus le moteur de la rentabilité. La tuile. Pour ne pas trop enrayer l’élémentaire mécanisme de la croissance, on va transférer : c’est le décor qui va bénéficier de l’investissement.
Au milieu du XXème siècle, l’économie de services est présentée comme fin de la productivité, de la qualité et de la technique. Parallèlement, on tient le même discours sur l’art.

1.3. data base : très vite, l’activité tertiaire va se resserrer sur des procédures de traitement de l’information et de connaissance comme outil d’aide à la décision. D’où prolifération de documents, études, diagrammes, statistiques, et l’essor des métiers de veille technologique ou économique, documentation et archivage. Dans le même temps, l’artiste devient lui aussi un "veilleur", amassant de l’information sur l’art et le monde, pour nourrir son travail. 1913-1915 : Marcel Duchamp étudiant la littérature, les sciences et la philosophie, comme bibliothécaire à la bibliothèque Saint Geneviève relève déjà d’une démarche du service type ingénierie et conseils : amasser de la connaissance, puis la traiter.

section 2. Dramatically equivalent

Résumé : le va et vient de l’esthétique de bureau dans l’art et vice-versa

C2 : "L’idée fonctionnaliste- combinaison de qualité esthétique, de rigueur technique, de probité morale, d’hygiène mentale, de justice sociale et d’idéal politique - était une idée de l’art. [7] "

2.1. synchronie : à l’ère tertiaire, le design fonctionnaliste envahit parallèlement les sièges sociaux d’entreprises, les lieux publics et les foyers. Dès lors, les formes tertiaires de l’art pourraient être le résultat de cette invasion moderniste qui n’est pas l’apanage des services. Ce que viendrait appuyer cette citation de Charles Harrison (Art & Langage) à propos de Index 01 : "A Kosuth revient le mérite d’avoir donné à l’installation une allure plus ou moins au goût du jour". Soit. Mais dans tous les cas, c’est le bureau qui reste le premier bénéficiaire de cette esthétique. Consciemment ou pas, il constitue donc le modèle sensible, l’horizon formel de cette uniformisation.

2.2. anticipation. Autre mouvement (inverse) plein d’ambiguïté : l’emprunt par l’entreprise d’oeuvres d’art qu’elles transforment en décoration ou emblèmes. L’art cinétique, le monochrome, l’art minimal, la photographie plasticienne s’assimilent parfaitement dans le contexte de la grande entreprise. Est-ce par hasard, par choix esthétique, ou bien parce qu’une partie de la création a développé par avance une cohérence formelle avec l’activité tertiaire. Comme si l’art contemporain avait anticipé, par mimétisme visionnaire et/ou inconscient, d’être le décor ad hoc des entreprises tertiaires. Comme si le mécénat d’entreprise n’avait fait que transformer la sculpture minimale en pénétrable.

2.3. intégration : la définition des activités de services comprend dès le début l’art (avec la philosophie) en son sein [8] . C’est même le secteur artistique, considéré comme activité de service par excellence, qui sert de modèle pour envisager les spécificités du secteur. L’économiste Baumol prend l’économie du spectacle comme paradigme de l’absence de productivité dans les services. La tertiarisation, c’est l’économie entière qui devient artistique. La société (S.A.) du spectacle. D’ailleurs, l’économie capitaliste (boursière) reprend de manière emblématique les méthodes de valorisation de l’art à l’ère moderne : un puissant coefficient multiplicateur soumis à la mode, au discours, à des critères subjectifs d’images, d’identité, de confiance.

2.4. Pendant ce temps, l’art reste transformation de matière première (donc relève du secteur secondaire).

section 3 : vices de formes

Résumé : ces étincelants objets du désir

C.01 : "Le verre n’est pas pour rien un matériau si dur et lisse, sur lequel rien n’a prise. [...] Le verre d ’une manière générale, est l’ennemi du secret. Il est aussi l’ennemi de la possession [9]" (Walter Benjamin)

C.02 : "Il n’y a pas d’autre bien que ce qui peut servir à payer le prix à l’accès au désir " (Jacques Lacan)

C.03 : "What does possession mean to you ?" (Victor Burgin, Possesion, poster, 1976)

3.1. étalon aiguille : ce n’est plus la valeur-travail qui est l’étalon de valorisation des services, c’est la "valeur-désir". Le désir du consommateur a remplacé le temps de production en tant que base de la fixation du prix d’échange : suprématie de la demande sur l’offre.
Mais encore :

3.1.1. l’absence de l’objet tangible (la marchandise) au sein de l’entreprise crée de la fascination érotique pour l’activité (Lacan : la frustration de l’objet insaisissable, "perdu", comme moteur de la libido et créateur de fantasme).

3.1.2. les objets visibles de l’activité tertiaire (mobilier, logos, papier à en-tête, etc.) semblent alors offerts au regard comme substituts. A travers les vitrages du building, ils signent une nouvelle identité (professionnellement trouble) de l’entreprise.

3.1.3. Donc fétiches. On ne possède plus. On consomme. C’est ce caractère fétichiste des services (qui redouble et dépasse la "fétichisation de la marchandise" marxienne) a pu compromettre les formes de l’art. [Stop : on n’ira pas chercher plus loin (dans l’étymologie servicius - l’esclave, ou dans l’association homophonique services / sévices, dans le fait que les films X présentent plus souvent des secrétaires que des stripteaseuses)].

3.2. bureauphilie. Considérons donc les objets de l’aménagement tertiaire : la moquette, les néons, la machine à écrire, la chaise, le bureau, la plante verte, mais aussi les logos, enseignes et papiers à en-tête, comme les produits d’une sublimation de l’activité industrielle. Comme Objets dard. Soient : les sculptures en néon de Dan Flavin, les étagères en plexiglas de Donald Judd. Soient : les classeurs d’On Kawara, les armoires métalliques d’Art & Language, les diagrammes d’Hanne Darboven, les affiches publicitaires de Victor Burgin, les piles de papier de Félix Gonzales-Torres, etc. Soient : le musée vide de Marcel Broodthaers ou l’agence de Philippe Thomas, les environnements de Guillaume Bijl ou Gilles Mahé. Toutes ces installations et sculptures, sous leur dehors purement fonctionnel, représentent possiblement l’écho d’une fascination collective pour une activité tertiaire à fort potentiel érotique. Plus encore, dans un mouvement similaire à l’économie, comme substitut refoulé à la disparition de la peinture et de la sculpture d’atelier.

3.3. étude de cas : Marcel Duchamp. Précurseur, Marcel Duchamp a dès ses débuts mis en oeuvre un fonctionnement administratif autant que productif, dévoilant un penchant presque obsessionnel pour la logique structurelle du tertiaire. Un positionnement qui n’est vraisemblablement pas que parodique. On y décèle comme un idéal à atteindre : l’artiste prestataire de services. Peu d’objets produits mais une prolifération de substituts-échantillons gérés le plus rationnellement possible. D’où : les tentatives obstinées de faire breveter les roto-reliefs. D’où : le désir d’éditer un rapport circonstancié du grand verre sous la forme d’un "Catalogue des Armes et Cycles de Saint-Etienne". D’où : les boîtes-en-valise, véritables mallettes de VRP avec reproduction de l’ensemble de l’oeuvre en miniature. Cette inspiration n’est pas que fonctionnelle, mais tout aussi bien plastique, rétinienne [10]. D’où : les portraits de l’artiste en membre de conseil d’administration. D’où : l’obligation pour faire sauter la roulette de Monte-Carlo. D’où le choix de certains ready-made. Un urinoir de collectivité, le porte-chapeau, la housse de machine à écrire : des objets du bureau.

3.4. étude de cas : le verre, matériau tertiaire.

3.4.1. En architecture et design, le verre matérialise de manière emblématique le cadre idéologique et idéaliste de l’explosion des services. Dès les années 30, le poète Paul Scheerbart en vante les qualités révolutionnaires : volatilité, souplesse, transparence [11] . Dans l’entreprise, il répond parfaitement aux spécificités de la tertiairisation : intangibilité, dématérialisation, contact direct, dialogue. Le bâtiment devient vitrine. On voit tout, on ne cache rien : la production de service se fait sous nos yeux. La pureté du verre, c’est l’opposé des tâches de l’atelier, de l’opaque brique industrielle. Libération des relations humaines mais aussi hygiène, qui s’accompagne, encore, d’une tension désirante non négligeable. La vitrine, le store : instruments du voyeur. Hygiaphone tendance peep-show. Plus tard, le plexiglas prendra le relais.

3.4.2. L’art ? D’abord, évidemment, le Grand verre, oeuvre emblématique de Marcel Duchamp. Le verre transparent agissant, pour l’artiste, comme "refroidisseur" pour le désir masculin [12] . [Note : par ailleurs, on pourrait montrer comment "la mariée mise à nue" pourrait illustrer de manière éclairante le passage à l’économie de services, du secondaire au tertiaire. Dans la partie inférieure de l’oeuvre, la base architectonique du monde des célibataires, rouillée, l’industrie-chocolat ; en haut l’évanescence de la "partie désir" éthérée et immatérielle]. Puis Donald Judd et ses sculptures minimales en verre, en plexigas. Ou encore : le Condensation cube de Hans Haake (1965), un simple cube de plexiglas transparent, dont les parois suintent sous l’effet de la condensation. Haake explique : " something which experiences, reacts to its environment, is nonstable [...] something which the spectator handles, with which he plays and thus animate.". Instabilité, interactivité, appropriation par le destinataire : une rhétorique de services. Le plexiglas, substance tertiaire : fascination, transparence, érotisme.

3.4.3. La dialectique industrie / service redouble la dialectique opacité / transparence dans l’art.

- Section 4 : Start-up.

résumé : nouvelle économie, nouveaux aménagements, nouvelles représentations.

C.01 : "Comment les entreprises assureront-elles dans un contexte de dispersion et de dématérialisation, les dimensions symboliques et identitaires qu’assuraient les espaces de travail traditionnels et l’architecture d’entreprise ? Et y aura-t-il des pratiques nouvelles suscitées par la recherche de dimensions communautaires [...] ?" [13]

4.1. le bureau des temps. Dans les années 1990, l’économie tertiaire connaît deux mutations majeures : flexibilité des tâches et désynchronisation des temps de travail. Deux modèles d’entreprise : le cabinet d’audit, puis la start-up. L’employé doit pouvoir travailler à distance et, mais aussi, être accueilli à tout moment. Le design s’adapte : bureaux mobiles, postes de travail partagés, contact permanent avec l’extérieur (réseaux). Dans le même temps, la dématérialisation de l’activité se radicalise. On produit du conseil, de l’ingénierie, des études, des "solutions", à destination d’une économie déjà tertiarisée : service de service. L’output final perd toute lisibilité : la start-up vend sa convertibilité potentielle en bourse avant tout service. Comme pour contrebalancer cette virtualité maximale, la réification des espaces de travail s’accélère, d’autant plus qu’on doit aussi pouvoir y faire autre chose que travailler : vivre, dormir, manger. Alors apparition de nouveaux objets : matériel de cuisine, télévision, canapés, jeux, bibliothèques. Le nouvel Imac est en plastique couleur, et pour plus de convivialité, l’organique revient dans l’entreprise (minéral, végétal).

6.2. étude de cas : Michel François, Le Salon intermédiaire (1992-2002). Prolongeant les Bureaux augmentés, une série d’aménagements de bureaux discrètement aberrants comme "territoires en expansion ou en dilapidation [14] ", Le Salon intermédiaire de Michel François propose une série de signes éclairants quant aux enjeux de la nouvelle économie. L’installation rassemble différentes pièces de l’artiste en un lieu d’activité à l’identité incertaine. Entre exposition, vitrine, bureau, espace de déambulation et de travail. Une grande photo au mur révèle l’existence synchronique d’un ailleurs, sous les dehors d’une jeune femme figée au milieu de citoyens (employés ?) qui marchent prestement dans la rue. Le rythme désynchronisé. Par ailleurs, le Salon est un espace ouvert, pénétrable, qui accueille des oeuvres " nomades " et offre la possibilité d’une utilisation commune avec le public (invité à s’inscrire sur une "waiting list"), voir avec d’autres artistes [15]. Les éléments clés de l’esthétique tertiaire y subsistent, mais métamorphosés, comme saisis au cours d’un lent mais irrésistible mouvement d’évaporation. Le planning sur verre est rendu nébuleux par l’adjonction d’une troisième dimension, la moquette est morcelée, le divan éphémère se creuse au fur et à mesure de son utilisation, le cactus se pare de boules de polystyrène. Virtualité maximale, fusion de l’organique et du tertiaire. La logique de service portée à son comble : disparaissant avant même d’être offert (Cf 1.1). Pas de pourrissement mais plutôt éclatement léger, comme une bulle : destin fatal de la start-up.

- section 5 : self-service

Résumé : la non-critique / la coquille vide / la représentation tournée sur elle-même

C05.1 : "fonctionnel ne signifie nullement ce qui est adapté à un but, mais ce qui est adapté à un ordre ou à un système" [16]
C05.2 : "No Ghost, just a shell " [17]

5.1. on peut légitimement s’interroger sur la portée critique d’un art répliquant formellement l’aménagement tertiaire, telle que discuté dans ces 4 premières sections. Facile : dénonciation d’une situation économique. Mimétisme critique. Distance. Ironie structurelle. Peut-être. D’ailleurs, c’est ce qui singularise le capitalisme : le réalisme capitaliste ne peut qu’être ironique (Warhol, Richter, entre autres), comme le réalisme socialiste ne pouvait qu’être propagande. Trop simple.

5.2. La critique frontale du capitalisme par l’art contemporain s’est polarisée sur l’industrie, même au travers des phénomènes de la publicité, de la vente, de la consommation. Soit : les flux extérieurs. Aux flux internes du tertiaire on emprunte ses signes sans profondément les questionner :
5.1.2- parce qu’on ne le connaît pas
5.1.3 - parce qu’on succombe à la séduction ambiguë du décor (Cf 3.2).
5.1.4. On représente donc souvent fidèlement les méthodes et l’esthétique des services de manière discrètement parodique - ni comique, ni pornographique - comme s’il s’agissait non de critiquer mais de rendre hommage à l’efficacité et la beauté plastique du mécanisme. Désigner plutôt qu’exprimer, avec une distance respectueuse : on ne pénètre pas vraiment ces autels de bureaux fétichisés. On touche avec les yeux.

5.3. : étude de cas : Hans Haake : Artiste ouvertement politique, Hans Haake manifeste de façon édifiante cette ambiguïté (Cf 3.4.2.). En 1971, dans un projet pour le musée Guggenheim [18] , il s’attelle à dénoncer le monopole immobilier d’un magnat new-yorkais en présentant statistiques et photographies de façades d’immeubles lui appartenant, accompagnées de fiches descriptives et de panneaux statistiques. Visuellement : une esthétique d’agence immobilière. Cette étude critique dépliée formellement au sein du musée (qui aboutira à une censure de l’exposition), utilise le style même de ce qu’elle dénonce : rigueur et efficacité marketing. Donc, sur le point précis de l’esthétique, position équivoque : dénonce-t-il, en la pastichant, la forme de ce qu’il combat ou l’utilise-t-il pour ses qualités pratiques, démonstrative, voire son potentiel de séduction purement plastique ?

section 6 : Vanités

Résumé : la représentation du vide comme proposition critique (et autres stratégies)

6.1. l’être et le néon : si critique il y a finalement, celle-ci se noue peut-être autour d’une représentation de l’activité tertiaire comme production de vide. Néant. Des pseudo-bureaux qui ne produisent rien qui soit transférable dans l’économie, qui fonctionnent en autonomie. Bureaux célibataires. Souvent, l’absence de représentation humaine vient renforcer l’effet dérisoire de l’activité tertiaire. Ni homme ni réellement d’activités, mais une fascination pour le diagramme réflexif qui ne dénonce rien, si ce n’est la vacuité de ce qu’il représente.

6.2. Mélange de philosophie, plaisirs, richesse, temps qui passe (sabliers et horloge), rigueur technique, rendus de matière, et de matière emblématique, inscriptions dans le tableau. Art & Langage. L’esthétique tertiaire maintient, à l’instar des peintures de vanités du XVIIe siècle, un trouble permanent entre fascination pour le sujet représenté et sa remise en cause par un inflexion plus ou moins directe pour la vacuité de l’activité humaine.

6.3. Playtime : L’entreprise vidée de son activité représente aussi un des derniers lieux de la fiction. L’agence de Philippe Thomas, "Les ready made appartiennent à tout le monde", proposait à ses clients de jouer un rôle à l’intérieur du monde de l’art. Des affiches publicitaires, une plante verte, un siège en cuir, un slogan "N’attendez pas demain pour entrer dans l’histoire". Histoire pouvant ici être entendue au sens de scénario. Par rapport à l’économie réelle, un tel positionnement apparaît méta-représentatif : représentation de représentation d’activité. Nouvelle frontière de la fiction : fermez les yeux, imaginez ce qui se joue dans ce décor.

6.4. : étude de cas : Michael Ascher. Autre stratégie critique : montrer la virtualité d’une véritable activité de service. Michael Asher faisant simplement sauter le mur de sa galerie pour dévoiler ce qui s’y passe [19] , c’est-à-dire, vraisemblablement pas grand chose. On y voit une activité de business pur dont l’objet est justement la pièce présentée, qui consiste à montrer le bureau censé s’en occuper. Mise en abyme. ça se complique.

6.5. : Etude de cas : Iain Baxter. La création de la société N.E. Thing Company par Iain Baxter est symptomatique de ces oeuvres qui donnent la part primordiale à la structure. La compagnie , enregistrée légalement, est a priori capable traiter tout type de services : du consulting (que l’artiste a réellement exercé) à la restauration (Eye Scream restaurants). L’artiste déploie pléthore de signes extérieurs de l’activité (cartes de visites, papier à en-tête, tampons encreurs, formulaires, télex, diagrammes, statistiques) pour une activité apparemment dérisoire, comme si l’esthétique des documents administratifs primaient sur l’activité réelle. Une pièce de 1968, Object , résume à elle seule l’enjeu d’un tel projet proliférant : une enveloppe vide sur laquelle est inscrit "Object", envoyée comme invitation à une exposition. L’administration d’entreprise comme emballage vide.

7. Conclusions / Recommandations

C7.0 : Il serait très contestable, par exemple, de passer de la notion de tertiarisation à celle de désindustrialisation [20].

7.1. : il pourrait donc bien y avoir une sorte de jugement critique, discret et ambigu, dans des représentations matérielles qui dénoncent le vide objectif de l’économie contemporaine en maniant la séduction trouble de l’aménagement de bureaux.

7.2. tout est service : Où donc est le problème ? Pourquoi chercher un éclairage critique défaillant dans l’utilisation de l’esthétique tertiaire ? Peut-être parce que l’idéal spirituel de la tertiarisation constitue l’une des grandes hypocrisies de l’économie contemporaine. Laissant supposer une disparition des classes laborieuses au profit de classes moyennes (les employés), elle est devenue le modèle de toute l’industrie, développant un principe d’équivalence qui a gommé toute spécificité industrielle. Qui sait ce que travestit l’esthétique commune et luxueuse du tertiaire (les bureaux, la moquette, le logos, les cocktails, etc.) ? Il n’y a qu’un modèle : la gestion. Et qu’un modèle de gestion, pour la fourniture d’eau comme pour l’édition de dictionnaires (Vivendi). En suivant le même mouvement que l’économie, certaines formes de l’art n’ont fait que mimer des fonctionnements qui tendaient à faire croire que tout était devenu "services". Fascinés par la forme idéale de ces modes de transaction, ils ont renchérit sur cette idée de la versatilité de la production transformant tout en positif (le service) et annihilant la permanence d’un monde productif, et tous les problèmes qu’il soulevait (notamment en termes d’image).

7.3. étude de cas : "Feux inextinguibles" de Harun Farocki donne l’exemple d’une dénonciation critique du caractère dangereusement dissimulateur de l’esthétique tertiaire. Ce vrai-faux documentaire sur une entreprise industrielle "banalisée" joue à outrance la représentation fascinante et attirante du tertiaire (bureau immaculé de la secrétaire, moquette, plante verte, table du conseil d’administration, logo etc.). Chic, propreté et fonctionnalité. Cependant, le film montre la perversion d’une logique administrative escamotant son activité réelle derrière un formalisme bienveillant. Le produit de l’activité n’est jamais nommé par les cadres de l’entreprise qui y substituent une rhétorique de services : ".. je peux vous offrir ce dont vous avez besoin" , "... ce que les clients demandent", etc. Or, nous explique la voix-off, ici on fabrique du napalm. Une réalité sordide totalement gommée par le champ sémantique, l’esthétique du décor et la logique de dispersion structurelle de l’activité. Un employé explique : "on nous dit qu’on fabrique des aspirateurs, mais nous ne savons pas si nous ne fabriquons pas des armes". L’élégant spectacle tertiaire comme détournement fonctionnel de la violence industrielle.

7.4. Mais après tout, on ne mesure pas la qualité d’une oeuvre à sa pertinence politique.

Figure 3 : un projet d’exposition

Une exposition qui serait configurée à l’intérieur d’une grande entreprise. Dont les oeuvres seraient invisibles. Qui garderait le plan originel de l’architecture qu’on viendrait aménager : le hall d’entrée, la salle d’attente, les bureaux, le parking, le bureau des secrétaires, la salle du conseil d’administration, le pc de sécurité, etc. Tout - des toilettes à la terrasse, des étagères aux pots à stylos, des téléphones aux post-its, des peintures murales aux contenu des classeurs -, serait constitué exclusivement de pièces et d’installations d’artistes. Tout serait assuré par des oeuvres, minimalistes, conceptuelles, pop, cinétiques, d’esthétique relationnelle, etc. La représentation d’une grande administration qui ne produirait rien. Parions qu’une telle exposition saurait, de manière indéfinissable, créer à la fois du fantasme et du malaise. Et démontrer la plus-valu artistique dans l’infra-mince et l’imperceptible décalage sensoriel. Ou pas.

Guillaume Désanges