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Adam Vackar / Guillaume Désanges : Entretien "à charge" (Minutes d’un procès d’intention artistique)
catalogue, 2007



Paris, le 30 octobre 2006
NOTIFICATION

Cher Adam,

Comme convenu, je te propose que nous démarrions un entretien "à charge", soit : sous la forme du procès (d’intention), arbitraire et partial. Je t’interrogerai donc comme un procureur et toi tu seras comme K, l’accusé sans raison du livre de Kafka, dont l’étrange absurdité doit t’être familière, j’imagine. Après avoir attentivement regardé ton travail, j’ai donc volontairement cherché et identifié certains de motifs d’accusation, à propos desquels je voudrais bien que tu t’expliques, que tu te justifies, voire dont tu te disculpes. Ou bien, que tu réfutes, refuses ou nies. A toi de voir. Pour l’instant, tu es (encore) libre.

Date : October 30, 2006, 6:16:40 PM, CEST / Accusation :

La séance est ouverte :

Accusation n°1 :

Adam Vackar, né en 1979 à Prague, en Tchécoslovaquie, artiste plasticien, pratiquant la photographie, la vidéo, l’installation et la performance, demeurant entre Prague et Paris, mais aussi au Japon., nous vous notifions, que

Considérant : votre vidéo One Minute of Silence (2006), dans laquelle un lent travelling latéral montre divers protagonistes de la vie réelle respectant une minute de silence que vous leur avez imposée,

Considérant : votre performance Silence in Palais de Tokyo, (2006), au cours de laquelle vous obtenez le même effet dans un lieu public, à l’aide d’un commando imposant le silence par mégaphone,

Considérant : que la tradition de la "minute de silence" m’a toujours paru ambiguë, voire scabreuse, dans son caractère la fois émouvant et autoritaire, intime et consensuel, volontaire et mimétique. Un événement toujours "pseudo-collectif", tant il proscrit emblématiquement tout dialogue ou échange directs, alors même qu’il est censé être fédérateur. Finalement, une célébration centrifuge, possiblement égoïste et subjective, plus proche de la prière que de la commémoration solidaire,

Considérant : que ces performances, formellement (et acoustiquement) impressionnantes, reviennent en définitive à "faire taire", "obtenir le silence", pour des raisons obscures et dans tous les cas non explicitées, comme s’il s’agissait de mesurer le degré de soumission des citoyens à l’ordre arbitraire d’une minorité qui possède le mégaphone,

Considérant, enfin : que vos origines culturelles (d’un pays de l’ex "bloc soviétique") en constitue une circonstance aggravante,

Vous êtes accusé en première instance de réactualiser, de manière discrètement subversive, certaines formes d’une organisation autoritaire et dictatoriale de la société.

Vous avez la parole.

Date:November 1, 2006, 11:18:46 PM, CEST / Adam Vackar :

Cher Accusateur,

On pourrait le croire, en effet, parce que je convoque et revendique certains symboles du communisme, mais en vérité, je m’oppose à toute idée d’organisation. L’idée même de dictature me rappelle l’expérience du communisme, qui est pour moi un traumatisme. Le problème avec le communisme est qu’il a abouti à un système hiérarchique, alors qu’au contraire, l’idée de départ en était l’abolition, afin de parvenir à l’égalité et au partage.
Par le silence, je veux retrouver une utopie perdue : celle de l’absence de la hiérarchie. Le silence est un point blanc, une pause, un espace neutre. Imposer le silence à mille deux cents personnes ne peut se faire qu’en partage avec le public. Cette idée de partage renvoie donc à une autre utopie, celle-ci poétique, puisqu’elle prend une forme artistique, en opposition avec l’utopie politique qu’est le communisme, et qui, elle, a échoué. Pour parvenir à l’utopie du partage, j’utilise le même langage que la dictature. Imposer le silence de manière autoritaire révèle exactement de la même contradiction que quand c’est pratiqué dans une dictature. Mais au-delà de ce contexte, j’ai besoin d’implication collective, de m’adresser au public et de l’inclure dans l’oeuvre.

Date : November 2, 2006, 6:10:20 PM CEST / Accusation :

Merci Mr Vackar,

Votre habilité rhétorique vous amène à opposer l’utopie poétique à l’utopie politique (soit l’idéal du partage contre la négation de l’individualité), mais dans une logique d’écho, de miroir tendu, comme une contre-utopie en perspective. Reflets inversés de mouvements similaires. Oui, cela relève d’un certain mimétisme critique, qui ; je vous le rappelle tout de même, révèle toujours une fascination autant qu’une accusation. Néanmoins, ce qui frappe dans vos vidéos-performances autour du silence imposé, plus que le temps partagé, c’est la représentation d’un temps figé, comme suspendu, et qui, du coup, apparaît neutre, dévitalisé. Ces personnages muets semblent hébétés, vidés de toute volonté, comme des grenouilles de laboratoires à qui l’on aurait enlevé la moelle épinière. Littéralement "énervés" (de "énervation"). Immobilisés physiquement et moralement, ils renvoient à ces images d’un monde soudain pétrifié dans son activité quotidienne, dans la série "la 4e dimension" (ou le film "Paris qui dort" de René Clair), lorsque des personnages échappant au sortilège se faufilent dans un décor de statues humaines. Donc, Mr Vackar, je vous pose la question directement : cette vision d’une société du travail et de l’enseignement figée, paralysée, ne constitue-t-elle pas, de manière inconsciente, l’allégorie d’un monde arrêté dans sa quête politique, celui de "la fin de l’histoire", de la fin des utopies, du jour sans lendemain ? Une vision très anti-hégélienne (et d’une certaine manière anti-marxiste) du cours de l’histoire, que l’on retrouve de manière emblématique, dans votre vidéo Towards The End, une boucle sans fin d’une portion de route à Uschaïa, c’est-à-dire au bout du monde. Et en ce sens, n’êtes-vous pas le tenant d’une vision politique relevant d’un désenchantement postmoderne ?

Vous avez la parole.

Date : November 4, 2006, 11:15:31 AM CEST / Adam Vackar :

L’idée de Towards The End m’est venue dans cette ville que les agences de voyage surnomment "la fin du monde", par stratégie marketing pour attirer les touristes. A Ushuaia, j’avais le sentiment que l’environnement et l’ambiance étaient presque les mêmes que dans le village tchèque ou je passais mes vacances lorsque j’étais enfant. à cette époque, la fin du monde se situait pour moi au niveau de la haie du jardin de mon grand-père.

Quand je me suis promené sur cette route irrégulière et rugueuse à l’extrême sud de la Patagonie et malgré l’immense distance parcourue pour parvenir à cet endroit, je n’avais pas du tout le sentiment d’être à la fin du monde. Et c’est là où j’ai eu l’idée de cette vidéo. Elle révèle la relativité de la notion de "fin" qui, je pense, est tout simplement une peur de l’inconnu. Ce qui est important dans cette vidéo, ce sont les lignes tracées sur la route. J’ai dessiné des lignes éphémères, avec de la farine, sur ce chemin encore vierge, afin de rendre visibles des limites figurant la hiérarchie de notre société.

Par ailleurs, les idées du postmodernisme sont pour moi toujours très importantes, car elles me permettent de tracer une trajectoire à travers les visions utopiques de Hegel, Marx et Fukuyama et de comprendre que chacune de leur vision de la fin du monde ou de l’histoire cache en fait une peur de l’avenir et de l’inconnu. à mon avis, ces visions de fin du monde se répètent au cours de l’histoire, apparaissent et disparaissent comme des mirages qui se reflètent dans le rétroviseur d’une voiture...

Date : November 6, 2006, 11:53:27 AM CEST / Accusation :

Accusation n°2 :

Considérant : Sputnik Black (2006), une reproduction du célèbre satellite russe des années 1950 entièrement enduit de cette peinture noire emblématique de la marque allemande Mercedes-Benz. Soit un symbole de la domination aérospatiale de l’ex-Union soviétique (ayant fait long feu) customisé aux couleurs du capitalisme triomphant de l’Ouest (DaimlerChrysler, dont on connaît par ailleurs les liens avec le régime du 3e Reich),

Considérant : Open Source (2006), une sukkah (cabane fabriquée artisanalement pour la fête traditionnelle de Soukkot dans la culture juive), construite ici à votre demande par une famille non-juive typiquement tchèque. Soit une sculpture pénétrable hybride, métissée, opérant une improbable mixité culturelle en associant des traditions vernaculaires extrêmement éloignées (voire opposées, si l’on pense à la récente résurgence de tendances antisémites dans les pays de l’est),

Considérant : Jamming, 2006, une mixture composée de 4 produits (Coca-cola, Nutella, Nescafé, ketchup Heinz) mélangés puis reconditionnés dans leur packaging d’origine, proposant une sorte de condiment idéal à la couleur synthétique, fusion de goût et de matière standardisés et mondialisés, et présenté, de manière sauvage, sous forme d’affiches dans des emplacements publicitaires de l’espace public,

Considérant, enfin : votre propre identité multiculturelle à travers vos origines tchèques, et votre évolution professionnelle entre la France et le Japon, entre autres,

Vous êtes accusé en seconde instance de célébrer, à travers ce syncrétisme ambigument critique, l’hybridation déterritorialisée des objets et produits du monde contemporain. Et ce faisant, dans une logique fractale, n’est-ce pas votre propre positionnement professionnel que vous mettez en lumière ici ? A savoir, votre pratique artistique ne relève-t-elle pas elle-même d’une hybridation indéterminée, entre la tradition réactive de l’agit-prop de l’Est et la complaisance formelle occidentale à l’esthétique dominante du marché de l’art (la vidéo projetée, la sculpture post-minimale, le caisson lumineux) ?

Date : November 11, 2006, 9:36:42 PM CEST / Adam Vackar :

Oui, j’avoue sans problème avoir absorbé les deux influences, mais toujours avec conscience et esprit critique. S’agissant de ma position d’artiste, je pense que c’est un sujet très important, et plutôt complexe. Pendent mes études, je me suis beaucoup inspiré du radicalisme conceptuel de Joseph Kosuth que j’ai rencontré à Tokyo en 1998. Cet artiste, à mon avis l’un des plus influents de l’art conceptuel, considère l’art comme la continuation de la philosophie. Dans son livre Art after Philosophy, il fait une distinction importante entre l’art intellectuel et l’art visuel, c’est-à-dire entre la fonction et la morphologie. Mais, depuis la publication de ce livre, la réalité du monde extérieur a envahi le champ de l’art. Elle a influencé l’art au niveau de l’économie, de la politique, de la société, de l’histoire et l’a profondément transformé. De même qu’en politique, les systèmes démocratiques les plus "évolués" que l’on voit aujourd’hui en Europe sont une fusion du communisme et du capitalisme, l’art est devenu une fusion du formalisme et de l’art conceptuel.

A l’époque de Kosuth, le milieu artistique constituait encore un monde à part, consacré à un petit groupe d’intéressés. Kosuth explique dans son livre que l’on peut comprendre l’oeuvre d’art comme une sorte de proposition présentée dans le contexte de l’art, en tant que commentaire sur l’art même. Mais aujourd’hui, on ne peut plus se permettre de se poser de telles questions. L’art ne passe plus inaperçu dans la société. C’est grâce au marché de l’art et aux financements extérieurs, que l’art a beaucoup grandi et doit redéfinir sa place dans la société. Je me suis aperçu, avec le changement politique dans mon pays d’origine, qu’en tant qu’artiste il me fallait prendre une autre position qu’avant, et défendre une vision de l’art élargie qui soit plus en interaction avec la société. A mon avis, l’artiste doit provoquer, venir chercher la société, s’impliquer dans la réalité complexe, et défendre le rôle et la position de l’art dans la société (ce qui se passe actuellement en Europe de l’Est où, du à l’absence d’institutions et de centres d’art, les artistes doivent défendre l’art, ce qui constitue leur existence). Pour moi, le rôle de l’artiste est proche de l’anarchiste sans but. En plus, il doit absorber et recycler la réalité et les références : il doit agir, montrer, intervenir, intégrer la diversité des phénomènes existants dans son travail.

Je pense que ma génération vit une époque de démocratisation de l’art qui, grâce au système du marché, s’ouvre de plus en plus à la société. L’art fait partie d’un réseau de structures sociétales imbriquées les unes dans les autres et qui sont indissociables. C’est l’idée que développe le mathématicien et physicien Fritjof Capra dans le livre The Web of Life. A New Synthesis of Mind and Matter, qui m’a beaucoup apporté. Selon lui, l’élément principal de la constitution du monde n’est pas l’unité mais le réseau qui lie les unités entre elles, "où tout est lié à tout" . Il s’agit d’une révision générale de la pensée contemporaine par une relativisation des échelles : on ne peut se définir que par rapport à la structure qui nous entoure et que l’on veut décrire (les réseaux des atomes, de la famille, des artistes, de l’art, de la société, du monde, de la galaxie, etc...). Ainsi, toutes les définitions restent approximatives car on ne peut jamais les définir dans l’absolu. En ce sens, je pense que dans le futur, l’art devrait jouer un rôle très important, en étant une sorte de guide de la société. Car l’art, pour moi, plus que la philosophie et la politique, intègre la raison et les émotions.

Date : November 21, 2006, 12:57:24 AM CEST / Accusation :

Si je comprends bien, votre positionnement est celui de la défense d’un certain relativisme, dont vous prenez acte à défaut de le regretter. Il est indéniable, comme vous le soulignez vous-même, que le marché de l’art (et donc le capitalisme effectif dans le champ de la création) entend oeuvrer, comme partout où il intervient, à l’effacement des frontières : entre la forme et le concept, entre l’abstraction et la figuration, entre l’artiste et la société, entre l’oeuvre et le regard, entre "la raison et l’émotion", comme vous dites si élégamment. Vos oeuvres elles-même semblent en faire état, faisant montre en actes de trajectoires transfrontalières, voire "transgenres" pour reprendre une formule chère aux cultural studies : elles apparaissent nomades, c’est-à-dire usant des prérogatives néolibérales de la libre circulation des biens (le spoutnik ayant traversé la galaxie de l’industrie germanique, la tradition de la sukkah remontée en kit à l’Ouest, comme une diaspora "marchandisée", la ballade en voiture au bout du monde sur la ligne en pointillés).

Néanmoins, Mr Vackar, ne croyez-vous pas que cet idéalisme post-communiste vous aveugle ? Ne croyez-vous pas que dans le même temps que les anciennes frontières sont effacées, de nouvelles sont tracées ? Non plus entre l’Est et l’Ouest mais entre le Nord et le Sud, non plus même géographiques mais intellectuelles et spirituelles, non plus politiques mais économiques. Ne croyez-vous pas que, de manière discrètement perverse, l’art, entraîné par cette nouvelle donne économique, peut ainsi classer, limiter, et exclure ? Ne croyez-vous pas donc que l’art, s’il doit être engagé dans le réel comme vous le préconisez, devrait également dénoncer ces tensions nouvelles, plutôt que célébrer aveuglément une hypothétique réconciliation des contraires ?

Date : November 23, 2006 4:28:20 PM CEST / Adam Vackar :

Je pense être réaliste, je sais bien que de nouvelles frontières seront tracées. C’est ce principe même que je revendique dans la vidéo Towards The End. Ce n’est pas de l’optimisme mais plutôt un simple constat. C’est une position que je ne regrette pas, parce que le regret est pour moi une forme de passivité.

Et pour répondre à votre accusation de "transgenre" : pour moi la culture fait partie de l’art aussi bien que l’art fait partie de la culture, je trouve que c’est une réciprocité nécessaire et enrichissante. Je crois aussi que mon optimisme est juste un effet du néo-liberalisme, qui est très prégnant dans les pays post-communistes comme la Tchéquie, la Slovaquie et la Hongrie. Je suis néo-libéral, plus que socialiste ou conservateur.

Je crois aussi comme vous que l’art devrait dénoncer ces tensions nouvelles. Je propose une dénonciation de ces tensions sur le plan artistique comme sur le plan du réel dans mon travail Jamming, où je mélange quatre produits des consortiums internationaux et qu’ensuite j’interviens dans le métro de Prague avec l’affichage sauvage de la photographie des quatre produits dans une vitrine publicitaire. Pour cette oeuvre, je me suis inspiré du livre Liquid Modernity du sociologue anglais Zygmunt Bauman, qui décrit une vision du changement de l’économie dans un système de pouvoir territorial avec des nouvelles frontières. Je trouve cette vision très intéressante. Bauman décrit la réalité comme étant composée d’éléments de l’époque moderne et post-moderne, qui changent leur identité et créent une confusion entre leur ancienne et leur nouvelle interprétation. Ces "composants" sont pour moi représentés par des symboles (comme Coca-cola, Nutella, Nescafé et ketchup Heinz) que je place dans mes oeuvres. Ils représentent des références que l’on recycle et dont on ne peut se débarrasser. On retrouve une situation proche dans l’art contemporain, qui est en train de recycler des motifs de l’art conceptuel des années soixante-dix : retour au film expérimental, aux performances, aux textes et dispositifs, etc... On peut retrouver ces formes et ce langage chez la plupart des jeunes artistes. Je pense que c’est tout à fait naturel de recomposer de nouvelles choses à partir d’anciens "composants".

Dans ce sens, le nomadisme est pour moi très important, parce qu’il apporte une complexité et une nouveauté à ce regard. Je dois créer des oeuvres itinérantes ou qui célèbrent le mouvement, car pour moi, elles nécessitent un effort de compréhension, de déplacement. J’ai l’impression que c’est une obligation aujourd’hui pour un artiste d’être ouvert vers l’ailleurs et d’en nourrir son travail. Quand je dis que l’artiste devrait être engagé dans le réel, je me définis en opposition à un art formaliste et décoratif ne révélant rien de plus que son identité de marchandise. Les pires des oeuvres sont pour moi celles qui sont conçues au départ comme une décoration pour une maison de collectionneur, par exemple les travaux de Martin Boyce ou Bernard Frieze, ou un fauteuil de Franz West qui est conçu pour décorer un salon - le vrai cimetière de l’art.

Je ne suis donc pas très optimiste concernant le système économique. A mon avis, il joue un rôle ambigu : d’une part, identifiant l’oeuvre comme une marchandise il en détruit une forme d’authenticité, et, d’autre part, la "démocratisant", il lui permet une visibilité et une circulation plus faciles. Bien qu’elle soit au courant de cette réalité, la plupart des artistes participe de ce marché pour pouvoir survivre économiquement sans savoir où cela les mènera dans leurs recherches, et cela me paraît grave. A travers Sputnik black, qui est une sculpture fabriquée sur le modèle du sputnik mais peinte avec la couleur noire Mercedes, j’essaie de jouer avec les défauts du marché de l’art. Cette sculpture était une commande d’une galerie. A mon avis, elle concentre toutes ces questions que pose le livre Liquid Modernity. Le mélange et la confusion des statuts politiques dans cette pièce met en jeu l’histoire de la marque Mercedes (comme ayant participé à l’entreprise nazie) comme celle du spoutnik (comme symbole du succès du communisme) et critique par ce biais le lieu même dans lequel elle évolue, c’est-à-dire, le marché de l’art. Je me suis évidemment beaucoup intéressé au travail de Hans Haacke, qui révèle des problèmes économiques et historiques intéressants, mais sa façon de faire est plus immédiate, plus accessible et peut être plus facile. Plus qu’un art "activiste", je recherche une nouvelle forme de création qui intègre et questionne tous les problèmes complexes évoqués plus haut.

Date : November 23, 2006, 6:57:55 PM CEST / Accusation :

Mr Vackar,

Ne renvoyez pas la faute sur Frans West ou d’autres, s’il vous plaît, qui ne sont pas là pour se défendre. Par ailleurs, je vous laisse responsable de l’emploi du qualificatif "facile" concernant Hans Haacke, car l’apparente facilité et l’immédiateté dans l’art génèrent souvent de grandes complexités en terme d’identité et de réception de l’oeuvre d’art. Je renvoie la cour à cette phrase d’Esther Ferrer, à laquelle je souscris bien volontiers moi-même, expliquant que "plus tu es simple, plus tu dis ce que tu penses le plus simplement possible, plus c’est dur pour les autres de l’accepter." [1], mais là n’est pas la question.

Accusation n°3

Considérant : qu’en présentant votre sukkah en tant qu’objet exposé dans l’espace de l’art, et accompagné de la démonstration pratique de sa fabrication (un peu à la manière de la Box with the Sound of its Own Making de Bob Morris), vous transformez une symbole sacré en objet purement sculptural, artisanal et laïque, amputé de sa signification allégorique originelle,

Considérant : que vous opérez dans le même esprit en transformant une minute de silence en acte performatif au sein d’une institution artistique, autrement dit en une action qui reste dominatrice mais sans objet, geste célébratif devenu intransitif,

Considérant : que Sputnik Black éclaire une coïncidence formelle entre le design industriel de l’ère soviétique et une forme sculpturale minimale, plutôt séduisante, contribuant, presque à l’inverse de l’idéal futuriste, à ramener les formes du progrès technique dans l’immobilité du champ esthétique,

Considérant : que, lors du projet d’exposition collective avec Pawel Althamer au Centre Pompidou, vous avez choisi de montrer un travail d’ouvriers en ombres chinoises, proposant la projection stylisée, presque érotisée, d’une activité laborieuse,

Vous êtes accusé, en troisième instance de travailler fondamentalement sur le mode d’une esthétisation légèrement ironique du réel, pliant subversivement certains motifs historiques à la nécessité artistique, en évacuant l’énergie fondamental et le sens politique qui les animent. Ce que viendrait d’ailleurs confirmer votre utilisation précédente de l’expression "anarchisme sans but".

Date : November 24, 2006, 4:27:12 PM CEST / Adam Vackar :

Je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous. Je ne vois pas ce que vous appelez une "esthétisation légèrement ironique". Je produis mes oeuvres avec sincérité, engagement et sans aucun regret. Faire de l’art est pour moi une nécessité et mes oeuvres ont toujours une raison d’être. S’il y a de l’ironie dans mon oeuvre, c’est purement accidentel.

Je pense que ce malentendu est du à une expérience culturelle différente entre vous et moi. Je vous donne un exemple. Quand j’étais enfant, mes amis et moi avons interprété les libertés de la démocratie comme une chance de boire du Coca-cola et de manger les hamburgers au Mc Donald’s, de la même façon que la génération de nos parents avait désiré ardemment la liberté de parole et de voyage. Dans mon travail, cette révérence au marché est tempérée par la dénonciation d’un cynisme de la culture de la consommation et ses excès inutiles, une expression de la tension entre cette nouvelle disponibilité et l’épargne de l’époque communiste. Ce n’est pas de l’ironie, mais un regard engagé qui vient du contexte de mon pays, mon histoire personnelle. Ce n’est en aucun cas du syncrétisme artificiel. Vous pouvez observer des influences parallèles dans le travail d’autres artistes tchèques de ma génération. Katerina Seda, par exemple, qui travaille avec le contexte d’un village tchèque où elle impose des règles d’un jeu à tous les habitants, ou dans le travail de Jiri Skala qui mesure la réalité et cherche un point stable de départ, ou bien encore dans le travail du designer émergeant Maxim Velcovsky, qui transforme les bouteilles de Coca-cola en vases de céramique avec le design de l’époque communiste, etc. Ce sont toutes des recherches qui explorent la situation et un phénomène local en profondeur. Elles sont le reflet des mêmes influences culturelles que partout en Europe de l’Ouest, mais sur les bases d’un autre fond culturel, donc notre travail engendre d’autres regards et possibilités d’interprétations. C’est là où c’est enrichissant pour tous les autres, qui n’ont pas eu la chance de vivre une telle transformation.

Quant au regard à travers l’érotisme et la séduction que vous mentionnez, il peut être appliqué à presque toutes les oeuvres d’art de n’importe quelle époque. Je me suis peut-être laissé légèrement influencer par une génération d’artistes français comme Jean-Luc Vilmouth ou Ange Leccia, ou bien encore par leurs étudiants Dominique Gonzalez-Foerster, Philippe Parreno ou Pierre Huyghe, car j’ai aussi étudié, comme eux, chez Jean-Luc Vilmouth, et je partage certaines de leurs idées liées à une universalité d’expression, mais je ne partage pas justement une "sensualité" et une "séduction" parfois trop immédiate dans leur travail. Pour moi, séduction et sensualité relèvent d’une sorte d’hypocrisie, une intention désespérée de plaire. Je sens la nécessité de faire une oeuvre qui attire le regard, mais pas de cette façon. La séduction que l’on peut trouver dans mon travail est toujours intentionnelle et critique au fond, comme la séduction intentionnelle du marché.

Date : December 24, 2006 11:47:12 AM CEST / VERDICT :

Cher Adam,

Merci de ta participation active à ce jeu de rôle qui n’est pas facile. Je trouve que tes réponses font preuve d’une énergie de travail, une profonde réflexion, une remarquable qualité affirmative et une volonté de lucidité qui laissent augurer du meilleur. Pour toutes ces raisons, et après délibération, tu es acquitté.

L’audience est levée. Faites sortir l’accusé.