Shows / Expositions  | Projects / projets  | La Verrière, Bruxelles  | Méthode Room, Chicago  | Workshop / Ateliers  | Texts / Textes  | Interviews / Entretiens  | INFO




>> Interviews / Entretiens

Place défaite (une discussion par chat entre Guillaume Désanges et François Piron à propos de "Chien de feu" de Pierre Ardouvin)



g 06/10/2006, 22:07(call) ok. Bon qui commence ?

f 22:08 Donc, "Chien de feu", place des fêtes, un soir de septembre : une douzaine de braseros géants entourés de barrières de sécurité

g 22:09 Ce qui marque immédiatement, c’est ce côté radical et simpliste : prendre au mot le leitmotiv "ça-brûle-dans-les-cités"

f 22:10 et prendre au mot : "la place des fêtes"
/comme décret absurde
/dans les 2 cas, paradoxe

g 22:13 vas-y

f 22:14 paradoxe de l’espace contraint (le feu de la révolte dans l’encadrement policier, la fête dans l’enceinte des barrières)
/ironie aussi de l’intervention artistique hors de son lieu, qui dit : je fais là où on me dit de faire

g 22:17 "Psychanalyse du feu", Bachelard : le paradoxe fondamental du feu, c’est à la fois le bien et le mal, le réconfort et le danger
/et pas du tout quelque chose de "naturel"
/Chez Pierre, ce penchant pour la foire relève de la même ambiguïté
/jeu pervers de l’ "attraction" artificielle
/le plaisir & le danger
/le côté familier mais pas rassurant

f 22:19 Parabole de R. Banham sur l’origine de l’habitat :
/des hommes trouvent un tas de bois,
/soit ils s’en servent pour se construire un toit
/soit ils font un feu pour se réchauffer
/2 approches antagonistes de l’architecture.

g 22:25 là : barrière de sécurité + bidon métallique + le feu, c’est plutôt "no future". Ca renvoie au côté foncièrement punk du travail de Pierre.
/Pas d’issue possible.

f 22:25 "Il y a le feu partout, vive le feu, vive les fous"

g 22:25 nous y voilà

f 22:26 c’est vrai que j’ai retrouvé dans cette pièce l’esprit des Béruriers / dans cette tension entre l’anarchie joyeuse et une carcéralité désespérée / ce qui a fait la singularité des bérus, c’est le passage d’une froideur mécanique psychiatrique à une dimension clownesque
/"Vive le feu" fait la transition

g 22:33 ok
/La fête foraine produit toujours + une tension, une énergie incontrôlée, qu’une joie partagée
/"attraction" = qui attire vers, mais aussi garde à distance (comme les planètes)
/les manèges attirent (les ampoules, les lumières la musique)
/et monté dedans : on gerbe
/Ce côté attraction-répulsion , fête-défaite, attente-frustration, féérie-violence, c’est tout Ardouvin
/J’étais là au début du projet "Chien de feu", avant l’allumage
/il y avait cette sorte de tension rasante

f 22:36 je suis venu à la fin : ambiance fin de partie
/une atmosphère de déception, genre il ne s’est rien passé

g 22:36 fébrilité et pourtant, dispositif ostensible, il n’y avait pas de doute avant sur ce qui allait se passer

f 22:36 bien sur, c’est la force du projet
/sa tristesse

g 22:37
son côté déceptif

f 22:37
un peu genre : la fête est annulée ou : elle ne peut pas arriver ici

g 22:38 surprise "partie"

f 22:40 et puis, une place particulière : comme une banlieue à l’intérieur de Paris
/donc, difficile peut-être en termes d’identité
/et le nom : cette esplanade déserte qui se proclame le lieu de la liesse.

g 22:43 En tant que readymade, un endroit potentiellement en soi une oeuvre de Pierre. Tel quel.

f 22:43 en tout cas, un site parfait

g 22:43 possiblement pour ça qu’il a opéré cette intervention minimale

f 22:44 rien à ajouter ici

g 22:44 le vrai sujet c’est la place des fêtes
/d’une certaine manière, les bidons enflammés ça la balise seulement
/comme un cadre à ampoules
/juste : en souligner les dimensions

f 22:46 Quid des spectateurs ?
/j’aime bien cette cible un peu manquée
/cette non-adresse

g 22:46 esthétique pas très relationnelle

f 22:47 comme le premier projet de Pierre qui était de surélever de 3 m le manège de la place
/inatteignable, frustrant

g 22:47 circulez y a rien à voir

f 22:47 sale fête
/sale défaite

g 22:48 on n’y voit que du feu
/mais quand même, spectacularisation évidente

f 22:49 et un désir sculptural classique

g 22:49 théâtralisation

f 22:49 le socle

g 22:49 chandelles
/féerie

f 22:50 mais dans une cage

g 22:53 Au début, des gamins tournent autour des braseros, sentent que quelque chose va se passer
/on voit bien quoi

f 22:54 mais pas pourquoi

g 22:54 en plus, interdit d’approcher trop près des bidons, ça énerve un peu, forcément.
/(ce qui est idiot, car le dispositif est tellement simple qu’on peut le refaire facilement)
/pourtant certains sont venus spécialement
/alors, tension électrique sur la place des fêtes
/dont on se dit qu’elle tombera immédiatement à l’allumage

f 23:00 oui, c’est pas grand-chose
/Ensuite, une étrange tristesse, Pierre un peu seul, la place presque vide, quelques personnes traînent à distance
/les braseros s’éteignent d’eux-mêmes, on reste un peu, et on rentre en bagnole

g 23:01 C’est une pièce qui fonctionne en creux : la fête a été oubliée
/évacuée
/il y a eu l’avant (énervement)
/et immédiatement l’après (nostalgie, déception)

f 23:02 exit le moment de jouissance ou de plénitude

g 23:02 la fête a été engloutie entre les deux (morte née)
/un travail de soustraction : à nous d’inventer la fête qui aurait pu avoir lieu

f 23:04 Je me demande dans quelle mesure Pierre a refusé de jouer le jeu
/en escamotant le seul moment de dénouement, de réconciliation possible, de finalisation

g 23:05 il a répondu par un geste
/"et maintenant démerdez-vous !
/minimal
/compact
/tendu
/éphémère
/comprend qui peut

f 23:06 Une forme du collectif (le feu de joie, ou le brûlot de la révolte) qu’il individualise
/et soustrait à l’émotion qu’elle est supposée stimuler
/non ?

g 23:08 si

f 23:17 ce n’est même pas que la fête est finie, c’est juste qu’elle ne va pas arriver
/question de génération

Guillaume Désanges / François Piron