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>> TEXTES EN FRANCAIS (SELECTION)

Tristes topiques, la critique d’art est un non-lieu (petite théorie appliquée des écrits de Marc Augé)
dans la revue "Howard", un projet de François Curlet, FIAC 2006



Prologue

Avant de prendre sa voiture, Pierre Dupont a voulu acheter des revues à la librairie du Musée d’Art Contemporain : Art Press, Frieze, Trouble, Exit, Tate, etc. et Art Monthly. Il a conduit jusqu’au siège de la fondation privée qui l’avait invité à participer - en compagnie de trois critiques (un américain, un polonais, un grec), un jeune philosophe allemand et un artiste suisse - à la table ronde intitulée "Art & Economie", en marge de l’exposition Post-Capitalism. En attendant que le débat commence, il a parcouru distraitement l’exposition. Sans bien s’intéresser au sens général, il a relevé avec amusement une récurrence de certains expressions dans les textes des cartels : "micro-politique", "interstices du réel", "retour de la forme", "déterritorialisation", " réinterrogation de la question de l’image", "se joue des stéréotypes féminins", "fictionnalisation du réel", "perturbation de nos perceptions", "non sans humour", "déjoue les codes esthétiques". Lors de la table ronde qui a suivi, on a notamment cité les noms de Gilles Deleuze (27 fois), Marcel Duchamp (12 fois), Luc Boltanski (9 fois), Jacques Lacan (9 fois), Jean-Luc Godard (5 fois), et le nom d’un intellectuel chinois que Pierre Dupont ne connaissait pas (1 fois). Au cocktail qui a suivi, en compagnie des autres participants, il a entendu plusieurs fois prononcer les noms de Lyotard, Agamben, Kraftwerk, Fernand Raynaud, Harald Szeeman, David Lynch et les frères Lumière. Au dessus du bar, un moniteur retransmettait en vidéo la table ronde précédente intitulée "Cultural Studies en Asie" (Derrida : 31, Foucault : 28, Sontag : 25, Krauss : 14, Cusset : 6). Avant qu’il quitte la fondation, la directrice lui a glissé le communiqué de presse de la table-ronde du mois suivant ( intitulée "Le Centre et la Périphérie" réunissant artistes, écrivains, critiques d’art et curateurs). Le communiqué citait les noms Derrida, Godard, Adorno, Baudelaire, Lacan, Benjamin, Don Delillo et Gertrud Stein. Pierre Dupont y apprît également que la langue inuite possède 200 mots différents pour dire "la neige".

Plus tard, dans le Thalys qui l’emmenait à une biennale européenne, il a parcouru l’édition luxueuse multilingue reçue le matin même en service de presse : un best-off des 1000 artistes choisis par 100 curateurs choisis par 10 critiques d’art choisis par 1 éditeur. Il s’est senti à l’aise, connaissant ou ayant entendu parler de 912 artistes sur 1000. Prenant une bière au wagon-bar, il a feuilleté le journal gratuit distribué par la compagnie ferroviaire mélangeant images de mode, de voyages et comptes-rendus culturels. Il y a appris que les inuits ont 70 mots pour dire "la neige". Dans les pages culture, il a retrouvé les expressions : "postmodernisme", "partage du sensible", "retour de la forme", et "réinterrogation du statut de l’image", ainsi que les noms de Derrida, Deleuze, Baudelaire, David Lynch, Godard. Avant de commencer à écrire le texte qu’il devait rendre à un éditeur mexicain, il a rapidement regardé sur son ebook un DVD promotionnel sur des projets artistiques européens dans l’espace public, financés par une collectionneur allemand : dans les entretiens filmés, on a cité Augé, Derrida, Rancière, Jenny Holzer, Baudrillard, Georges Perec, Herbert Marcuse, Lucy Lippard, et une deuxième fois le nom de intellectuel chinois entendu plus tôt dans la journée. Se connectant à Internet via le port infrarouge de son téléphone portable, il tapa ce nom sur Google, tomba sur une citation en anglais, qu’il copia (pomme-c / pomme-v) directement sur la page Word du texte qu’il devait commencer à rédiger. Puis, il regarda à travers la fenêtre la course du soleil se couchant sur la campagne. Pendant quelques heures, il serait enfin seul.

In Non-Places No One Can Hear you Scream

"Les non-lieux réels de la surmodernité", nous dit Marc Augé, "ont ceci de particulier qu’ils se définissent aussi par les mots et les textes qu’ils nous proposent.". [1]. Le concept fondamental de non-lieu mérite donc d’être appliqué. C’est même peut-être le principal intérêt que l’on peut tirer de cette notion-star du sociologue : qu’elle ne concerne finalement pas seulement des lieux physiques mais potentiellement des lieux plus abstraits. Par exemple, un champ de pratique théorique. Ainsi, pour ma part, je dois avouer que plus que les gares et les aéroports, le principal "non-lieu" que j’expérimente régulièrement, dans l’acception principale d’Augé, concerne le domaine de la critique d’art elle-même. Une pratique au premier abord intimidante (pour qui comme moi n’est pas universitaire, de surcroît) mais dont on se rend vite compte que la répétition formelle et conceptuelle (une sémantique précise et récurrente, l’utilisation partagée d’un corpus de références limité, le formatage des styles, l’international touch de certaines publications) la transforment en espace d’investigation en trompe l’oeil, territoire déterritorialisé mais extrêmement balisé et confortable pour qui a l’habitude de le parcourir. Un positionnement indéterminé à la sémantique surdéterminée, impersonnelle et souvent interchangeable. Dès lors, la critique d’art circonscrit un espace d’aventures potentielles (de la pensée, de l’investigation), discrètement excitantes, mais rarement réellement entreprises. Elle reste souvent un lieu de transit (entre l’oeuvre et le spectateur, entre l’artiste et l’oeuvre, entre les arts, entre les disciplines) qui ne sème guère de plants théoriques, a peu de racines mais multiplie les références dans un visée fonctionnelle. L’espace d’un voyage entre deux pôles (le journalisme et la théorie de l’art), une pratique de l’éphémère, immédiate et changeante, sans réel passé ni avenir, opérant avec une finalité précise dans le temps et l’espace (un compte-rendu d’exposition, un catalogue, un communiqué de presse). Finalement, un lieu étranger à tout le monde. Qui se lit mais se relit peu.

La critique d’art exprime mais n’imprime pas, s’inscrivant difficilement dans un territoire d’investigation. Elle circonscrit donc un endroit de la pensée impersonnel, en suspension, dont seuls l’origine et le but justifient entièrement l’existence. A cet égard, la critique d’art est le non-lieu de l’esthétique.

Lost in translation

Mais alors ? Est-ce tellement grave que la critique puisse être perçue comme un non-lieu ? Non, dans le sens où son anonymat et son espace confiné de diffusion ne nuisent guère à l’art, ni aux spectateurs. Non, dans le sens où cet endroit improbable et fonctionnel de la pensée donne finalement la même chance à tous d’un accès à ses codes basiques, pour peu qu’on dépasse la première intimidation sémantique. Mais oui, dans le sens où l’on pourrait en attendre bien autre chose. Alors que le commissariat d’exposition continue d’être (même si de moins en moins) une pratique relativement risquée (on ne discute plus, on montre) la critique d’art est elle-même pratiquement hors de portée de la critique. Si une exposition peut encore faire débat, voire scandale, l’espace aseptisé du texte critique offre une complète impunité. Bénéficiant d’un perpétuel "non-lieu" [2]. Un espace Duty Free, où il n’y a ni prescription, ni interdit, mais finalement pas plus de liberté.

Il est regrettable que le langage de la publicité reste infiniment plus spéculatif et novateur que celui de la critique d’art, alors même que leurs finalités semblent parfois se confondrent. On peut le regretter. Car ce faisant, la critique d’art classe, limite et exclut. Marc Augé : "l’espace du non-lieu ne crée ni identité singulière, ni relation, mais solitude et similitude." Si la critique d’art est fondamentalement un geste de la pensée, elle est souvent un geste automatisé. Mimétique. On rêverait alors d’une pratique littéraire de la critique qui rende compte de la subjectivité de l’auteur. On rêverait d’une critique qui muscle l’art par sa propre énergie au lieu de le servir avec neutralité. On rêverait d’une critique qui s’attache à saisir la polysémie illimitée de chaque oeuvre, en inventant de nouveaux protocoles d’écriture pour battre au même rythme (disjonctif) que son sujet. Une pratique qui s’affirme spéculative, en dessinant un espace de rencontres qui ne soient pas que fortuites. On rêverait finalement d’une critique d’art qui retrouve les vertus créatives de l’identité et de la relation.

Certains colloques de critiques d’art auxquels j’ai été amené à participer représentent une modélisation concrète possible de cette idée de pratique critique comme non-lieu. Un espace de transit intellectuel, peuplé de non-spécialistes commentant des sujets qui paraissent évidents à tous mais dont le sens même m’a souvent échappé. Certes les références sont familières, les citations connues, le ton identifiable, mais cette logique impersonnelle et consensuelle amène à un pilotage automatique de la parole, où, comme à l’aéroport, l’on n’a plus qu’a attendre la suite des événements. Un langage de prescriptions, à accès réservé. Virtuel. Dans ces cas précis, trop fréquents, la critique d’art devient bien le lieu de l’extrême solitude en même temps que celui d’une trouble fascination de la vacuité.

Guillaume Désanges
septembre 2005