Shows / Expositions  | Projects / projets  | La Verrière, Bruxelles  | Méthode Room, Chicago  | Workshop / Ateliers  | Texts / Textes  | Interviews / Entretiens  | INFO




>> TEXTES EN FRANCAIS (SELECTION)

à propos de Dominique Petitgand, "Il y a, ensuite"
dans "C’est pas beau de critiquer", MAC-VAL, éd. de l’équipe des publics, 2009, p. 57-59



Il y a un son diffus, que l’on commence à percevoir à travers la cabane éclatée de Daniel Buren. Un son aérien, et pas seulement parce qu’il passe par-dessus les murs blancs du MAC-VAL. Un son à la fois très présent et immatériel, sensible et incertain. On n’en voit pas la source, mais on se doute vaguement que c’est artificiel car personne ne parle comme cela dans un musée. Mais on en n’est pas sûr.

Ensuite, il y a ce comité d’accueil, discrètement sculptural : deux haut-parleurs sur socles, de part et d’autre de l’entrée. C’est la source, simplement dévoilée, qui diffuse une musique lancinante, répétitive... et légèrement chaotique. Genre, pas très assurée sur son fil. Instable, comme prête à choir. (Mais non, elle tient.) Là, le son nous entoure, nous enceint. Impossible d’y échapper. Soudain, on comprend la polysémie de l’expression "volume" sonore. Oui, oui, c’est exactement cela : une affaire sculpturale : le son prend tout l’espace, de manière invisible, et se modifie, se recompose à l’infini dès qu’on se déplace. Essayez. Bouleversement permanent des perspectives, les sons lointains s’évaporent, se mêlent aux bruits réels. Fusions, acquisitions, magnétisations. Cristallisations éphémères d’une multitude d’états acoustiques. Circulons, puisqu’il n’y a rien à voir.

Ensuite, il y a ces voix sans corps. Ces bribes de paroles réelles, enregistrées, mais intentionnellement décontextualisées, recadrées et re-montées. Contraindre la parole pour exprimer autre chose, c’est cela l’enjeu. Il y a la description orale d’une scène qu’on n’identifie que de manière fragmentaire. Relevé topographique d’une image, systématique mais imprécis, hésitant, aussi peu assuré que la musique. Procès verbal défaillant. Et l’autre voix qui aiguillonne, soumet à un ordre pressant, par la répétition d’une douce mais ferme injonction : "ensuite, ensuite...". Tout cela est très peu réaliste, finalement. La femme semble donner des ordres à la petite fille, mais malgré elle. En fait, les protagonistes apparaissent absents à eux-même. Paroles automatiques. Intermittences du discours. Et un dialogue qui déraille vers l’improbable, souvent.

C’est répétitif, mais surtout, c’est au présent. Un présent radical, sans ni futur ni passé. On y accède comme par effraction : ça a commencé avant qu’on arrive et ça continuera après. En ce sens, ce n’est pas théâtral. Pas d’adresse directe. Pas d’interprétation juste pour nous. Pas de pacte illusionniste avec l’auditeur.

C’est une installation sonore ? Pas sûr. Ou pas seulement. C’est aussi de la sculpture, on l’a vu. C’est aussi du cinéma. Il y a des personnages, du suspens, de la musique et des dialogues.

Ce qui est étonnant, c’est que dans ce mouvement permanent de focale entre l’ici et l’ailleurs, le maintenant et l’avant, on ne perd jamais vraiment pied par rapport au réel.

Ensuite, il y a un triple dialogue : entre les deux voix, entre les voix et la musique, entre le son et le silence. Entre des logiques égoïstes qui forment un tout malgré tout. Les parties s’assemblent progressivement, mais la scène finale, le dénouement, le "coda" comme on dit en musique classique, continuera de nous échapper. Ca ne cristallise définitivement pas. On ne saura pas qui parle (et ne comptez pas sur moi pour vous le dire). Ni de quoi exactement. ça reste insaisissable. Plutôt : ouvert.

En fait, ça circonscrit un champ de tension permanente entre des constantes et des variables, entre la netteté des voix et l’indécision des propos, la raideur tranchante des mots et l’élasticité légèrement discordante de la musique, entre l’harmonie sonore et l’irréductible désaccord des individualités.

La musique rattrape sans cesse la parole déviante, entraîne la voix et la soutient, ou l’inverse.

Et tout cela arpente, en contrebandier, les frontières du fantastique et de l’ordinaire. On aimerait que ce soit charmant, inoffensif, conciliant, mais ça ne l’est pas.

Ensuite, admettons que rien n’est tranquille ni rassurant, ici. Un rythme tendrement acharné. Du tac au tac. Il y a un côté combatif. Enregistrer un échange imaginaire comme on filmerait un combat de karaté. Les deux voix en alternance comme des coups qu’on porte. La boucle le temps d’un round.

J’me rappelle plus après.

Guillaume Désanges