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Conte cruel de la jeunesse (à propos du projet Child’s Play)



J’aime la performance parce que c’est une forme d’art immédiate, évidente, muette et pourtant extrêmement lisible. Si universellement lisible qu’elle en devient parfois illisible pour le monde de l’art. Comme l’a dit un jour l’artiste espagnol Esther Ferrer, "Plus vous êtes simple, plus votre manière d’exprimer ce que vous pensez est simple, plus il est difficile pour les autres de l’accepter."
J’aime la performance parce que c’est un théâtre indifférent au succès [1]. Elle peut être artificielle mais ne mentira jamais. Elle ne peut échouer car il n’y a aucun succès escompté.

J’aime la performance parce qu’elle est à la fois volontaire et irrésolue. Et même si nous (en tant que public) en comprenons parfaitement les conditions, nous ne savons jamais comment cela finira. C’est une situation donnée qui peut devenir totalement hors de contrôle bien qu’elle nécessite volonté, obstination et précision.

J’aime l’économie de la performance, une économie pragmatique qui se sert de ce qui est là. De ce qui est le plus immédiat. Juste : le corps, l’esprit. Juste : l’amour et la volonté. Juste : l’espace et le temps. Juste : la vie et la mort. Mais attention, si ses objectifs peuvent paraître très simples, les conséquences de la performance se révèleront toujours extrêmement complexes. C’est ce que j’appelle la force nucléaire de l’art : d’infimes frottements qui suscitent de formidables explosions de sens et d’émotions. De la création d’énergie à partir de presque rien, et dont les effets illimités agissent à très long terme.

J’aime la performance parce qu’une fois qu’elle est lancée, on ne peut pas revenir en arrière, on ne peut pas effacer, on ne peut pas faire mieux, améliorer ou approfondir. La performance laisse peu de place aux doutes. La performance est une lutte contre le temps. Une prise de risques. Risquer d’être pitoyable, ridicule, faible, aussitôt mal compris. C’est un modèle de bravoure. Un modèle d’affirmation d’une position marginale. Ce sont les mêmes risques que j’aimerais prendre dans mes activités de critique d’art et de commissaire d’exposition.

J’aime la performance parce que, comme l’a dit Arthur Cravan, "L’art n’est pas une petite pose devant le miroir. Peindre c’est marcher, courir, boire, manger, dormir et faire ses besoins". D’une façon générale, j’aime les gestes dans l’art. Je préfère les intentions aux objets. La performance est essentiellement faite de gestes et d’intentions. La performance est essentiellement construite à partir d’un matériau de base appelé décision.

J’aime la polysémie du mot "performance". Une forme d’art et un record. Un terme économique (lié à l’idée d’efficacité) et un terme sportif. Performance en tant que mesure de sa capacité à aller au delà de ses limites.

J’aime la performance parce que c’est un art du mouvement et un art de la narration. Un art d’action et un art du récit. Je n’ai jamais assisté directement aux performances historiques sur lesquelles je travaille. Comme la grande majorité, je n’en ai vu que des images et lu des comptes-rendus. Est-ce réellement arrivé ? Même pas sûr. Mais subsistent le trouble et l’émotion. Avec presque rien. Une image fugace et une description suffisent largement à en exprimer la force.

En tant que curateur, je veux envisager la performance d’un point de vue universel. Je veux travailler sur sa décontextualisation. Parce que j’aime considérer l’art comme actif et non réactif. Comme un cri et non un écho. Je veux considérer les arts comme une somme de signes autonomes, échappant au déterminisme social, politique et psychologique. Je préfère les conséquences que les causes des productions artistiques. Je souhaite également aborder physiquement les oeuvres.

C’est pour toutes ces raisons que j’ai proposé le projet "Child’s Play".

Guillaume Désanges, Juillet 2008