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Contre-vents
Solidarités ouvrières, étudiantes et paysannes dans l’Ouest de la France : une généalogie



Contre-vents (Solidarités ouvrières, étudiantes et paysannes dans l’Ouest de la France : une généalogie)

Commissariat : Guillaume Désanges et François Piron

Le Grand Café - Centre d’art contemporain

Place des 4 Z’horloges
44600 Saint-Nazaire

Du 26 mai au 29 septembre 2019

L’image de l’étudiant parisien de Mai 68 lançant des pavés a fini par se confondre avec un mouvement qui bloqua la France entière, recouvrant les répercussions des « événements » sur d’autres terrains géographiques et sociaux, moins visibles médiatiquement. On sait pourtant que mai 68 a produit des formes de lutte et de solidarité dans les milieux ouvriers et les zones rurales, générant des expériences politiques, culturelles et artistiques qui aujourd’hui encore représentent des points aveugles de l’Histoire. Dans l’Ouest de la France particulièrement, l’industrialisation de l’agriculture, la précarisation des conditions de travail dans le monde ouvrier, les projets de transformation autoritaire du territoire et la pollution environnementale à grande échelle sont des préoccupations constantes et urgentes dans les années 1970, dans un moment de « modernisation » technocratique du territoire. L’une des particularités de ces luttes de terrain, qui naissent dans un climat de revendications identitaires associées aux luttes de décolonisation, est de connecter de manière systématique l’ici et l’ailleurs, le proche et le lointain, dans une convergence des colères et des espoirs.


Contre-vents (Solidarités ouvrières, étudiantes et paysannes dans l’Ouest : une généalogie), commissaires Guillaume Désanges et François Piron, vue de l’exposition, 2019
Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire
Photographie Marc Domage

À l’invitation du Grand Café, cette deuxième exposition du cycle « Généalogies fictives » est le fruit d’une recherche sur des formes d’actions qui racontent une histoire particulière des luttes et des contre-cultures autour de Saint Nazaire entre 1968 et aujourd’hui. Ce faisant, elle raconte un chapitre de la longue histoire politique de la Bretagne et de l’Ouest français. Des actions de collectivisations des terres au début des années 1970 jusqu’à la ZAD de Notre Dame des Landes, des expériences théâtrales collectives d’Armand Gatti à l’autogestion du Lycée Expérimental de Saint Nazaire, du cinéma de lutte du collectif Torr E Benn aux films de grève de René Vautier, ce projet dessine une cartographie inédite et invente des filiations qui manifestent un certain esprit des lieux et des temps.

Une exposition en circuit court

Un des points de départ de ce projet est une exposition organisée en 2017 à la maison rouge-fondation Antoine de Galbert à Paris, et intitulée « L’esprit français, contre-cultures 1969-1989 », qui proposait une vision inédite et spéculative des contre-cultures en France, mais aussi « à la française » dont se dégageait une humeur critique, désespérée, irrévérencieuse et contestataire à travers la convocation de centaines d’œuvres, films et documents, représentant autant d’idées et de pratiques singulières. Une nécessité de revisiter des expériences du passé parfois oubliées dans le but d’instruire et d’activer les pensées et les énergies du présent. Une des limites conscientes de ce projet était son caractère centralisé (et pour tout dire assez parisien), malgré quelques passionnants élargissements régionaux (1). Cette centralité « fatale » incombait à certaines limites de nos recherches et connaissances, mais reflétait également la manière dont ce pays se représente. Dès lors, nous nous étions promis que la suite logique de cette recherche consisterait à développer une investigation « déparisianisée », mais aussi moins urbaine, de ces mouvements contre-culturels. L’invitation du Grand Café a constitué cette opportunité, saisie avec l’envie de travailler prioritairement avec ce que nous trouverions sur place, en rayonnant à partir de la ville de Saint-Nazaire, en Bretagne et en Loire-Atlantique.


Contre-vents (Solidarités ouvrières, étudiantes et paysannes dans l’Ouest : une généalogie), commissaires Guillaume Désanges et François Piron, vue de l’exposition, 2019
Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire
Photographie Marc Domage

Nous avons démarré à partir de quelques intuitions, en faisant ressurgir des récits de proximité et en observant les formes diverses qu’ont pu prendre des positions critiques alternatives aux modèles dominants dans cette zone depuis 1968. Ce principe d’une exposition construite en « circuit court », qui va chercher au plus près du lieu d’exposition les sujets qui viendront créer un propos dans l’espace, est un parti pris écologique qui fait sens ici. Force est de constater qu’il a fonctionné au-delà de nos espérances.

Généalogie de la contre-(agri)culture

Une autre motivation de ce projet était la volonté d’établir une généalogie des luttes rurales en France, en traçant un arc temporel entre l’écho de mai 68 tangible dans le film La Parcelle de Jacques Loiseleux (1971), qui documente une lutte pour la collectivisation de terres, et la Zone à Défendre (ZAD), une des utopies concrètes les plus emblématiques de ces dernières années. Soit, géographiquement, entre Avessac et Notre-Dame-des-Landes, qui se trouvent à quelques kilomètres l’un de l’autre. Heureuse coïncidence ? C’est plus probablement, comme l’explique la sociologue chercheuse Elise Roullaud (2), à propos de la constitution d’une autonomie paysanne en lutte contre les structures politiques et professionnelles nationales, que « la Loire-Atlantique est à la pointe de ce mouvement contestataire ». De fait, dans cet espace largement rural, paupérisé et délaissé des politiques nationales, de jeunes agriculteurs politisés contestent les nouveaux modèles industriels proposés à l’époque, voire plutôt imposés avec les conséquences sociales et écologiques que l’on mesure aujourd’hui, tout en proposant des modèles alternatifs concrets. Un mélange de résistance idéologique et de construction collective qui fait, que, ajoute la sociologue « À cette période, la Loire-Atlantique est la scène de rapprochements entre ouvriers, étudiants et paysans ». Dont acte.


Contre-vents (Solidarités ouvrières, étudiantes et paysannes dans l’Ouest : une généalogie), commissaires Guillaume Désanges et François Piron, vue de l’exposition, 2019
Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire
Photographie Marc Domage

De fait, si les grèves et les luttes sociales abondent partout en France à cette période, c’est en Bretagne que les intrications entre ces différentes catégories sociales sont les plus impressionnantes, liées par une identité culturelle et un attachement territorial profond. Après l’éphémère acmé qu’a constitué le « moment 68 » en France mais aussi dans le monde, on constate ici une convergence de luttes qui s’ancrent de manière plus concrète dans des expériences minoritaires, plus incarnées que les mouvements idéologiques médiatiques de l’époque. Des micro-politiques de terrain qui relocalisent des changements de paradigmes mondiaux, tels que les luttes de décolonisation et l’émergence d’un monde multipolaire, revalorisant la notion de « minorité ».

Formes de lutte et lutte de formes

Dans cette perspective, le Canard sauvage, projet développé par Armand Gatti à Saint-Nazaire en 1976-1977 qui est au cœur de l’exposition Contre-vents, constitue une fusion emblématique et un contre-asile utopique connectant la grande histoire, l’actualité et la réalité locale. Officiellement invité par la municipalité de Saint -Nazaire à l’initiative de Gabriel Cohn-Bendit, enseignant et futur fondateur du Lycée Expérimental de Saint-Nazaire, l’artiste protéiforme Armand Gatti débarque dans la ville pour y installer sa « tribu » et travailler autour de la question de l’internement psychiatrique des dissidents soviétiques en URSS. Un programme subversif dans une ville « socialiste », alors que les partis de gauche sont dans la perspective d’une union nationale autour du fameux « programme commun ». Pièces de théâtre, ateliers d’écriture, débats, actions dans les écoles et les IUT, au sein des chantiers navals et auprès de groupes paysans … Une énergie magnétique qui attire naturellement de nombreuses initiatives et enjeux locaux : des témoignages d’ouvriers immigrés des chantiers navals aux agriculteurs écrivant une pièce de théâtre sur la disparition des paysans dans la campagne alentour. De ce projet de quelques mois, qui s’acheva prématurément non sans avoir créé quelques désordres, ni manqué d’échos internationaux, il ne reste que de magnifiques affiches sérigraphiées aussi lyriques que politiques, quelques films et photographies, mais surtout la mémoire encore vivace de nombreux et nombreuses témoin.e.s et participant.e.s. Et, peut-être, les prémisses d’une politique culturelle municipale que cette expérience en surrégime a excitée.


Contre-vents (Solidarités ouvrières, étudiantes et paysannes dans l’Ouest : une généalogie), commissaires Guillaume Désanges et François Piron, vue de l’exposition, 2019
Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire
Photographie Marc Domage

Coïncidence ? Une autre figure libertaire, le cinéaste anticolonial et antiraciste René Vautier, de retour en Bretagne après sa période algérienne du côté de la révolution décoloniale, réside dans ces années à Saint-Nazaire pour travailler sur les paroles ouvrières. Avec Nicole Le Garrec, il tourne à quelques kilomètres de là un film sur les ouvriers en grève dans une usine de fabrication de caravanes à Trignac (Quand tu disais Valéry) et avec Soazig Chappedelaine, il recueille la parole de femmes ouvrières pendant une grève à Couëron (Quand les femmes ont pris la colère). Deux films marquants du cinéma politique français, deux occasions de peindre au plus près les réalités d’un paysage social tourmenté mais actif, non réconcilié avec une certaine marche de la France et du monde. Un peu plus tôt, un peu plus au nord, deux autres jeunes cinéastes engagés dans la gauche révolutionnaire, Jean-Louis le Tacon et Patrick Prado, filment au sein du collectif Torr E Benn la colère bretonne dans les usines et chez les agriculteurs, avant de produire, après des rencontres avec Jean Rouch ou Chris Marker, des films en super8 aux considérations politiques et ethnographiques, mais aussi poétiques et formellement expérimentales. Patrick Prado, notamment, s’attache à la figure d’Angela Duval, paysanne et poétesse bretonne, qui analyse avec un mélange troublant de dureté et de grâce la fin annoncée d’un certain rapport à la terre, oublié dans l’équation capitalisto-progressiste des années 1970.

Développement durable du domaine de la lutte

On voit comment, sur ces terres agricoles littorales, les enjeux culturels, sociaux et politiques se branchent dès la fin des années 1960 sur des préoccupations environnementales et écologiques qui anticipent les urgences d’aujourd’hui. La lutte au début des années 1970 contre la construction d’une autoroute dans les marais salants de la presqu’île de Guérande, la mobilisation suite au naufrage de l’Amoco Cadiz en 1978 et jusqu’au corps-à-corps victorieux, deux ans plus tard, du village finistérien de Plogoff contre le projet d’implantation d’une centrale nucléaire, c’est une succession de luttes minoritaires et acharnées contre des puissances politiques et économiques supérieures qui finissent par dessiner au fil du temps le portrait idéalisé d’une résistance à une certaine marche du monde et à ses impacts sur des modes de vie spécifiques. Des points qui se relient et régulièrement ressurgissent, tout récemment à Notre-Dame-des-Landes, dont le fond et les formes présentent de troublantes similitudes avec l’histoire des luttes qui ont marqué ce territoire.

C’est donc de ces points incandescents d’hier et d’aujourd’hui, circonscrits dans un rayon de quelques centaines de kilomètres à peine, dont il e question dans l’exposition. Des témoignages des conditions de vie ouvrière – celles des travailleuses du port de Lorient filmées par Carole Roussopoulos ou des ouvrier.e.s d’abattoirs de poulet par Danielle Jaeggi et Jean-Paul Fargier (collectif Cent Fleurs de l’Université de Vincennes), attestent encore que les luttes en Bretagne attirent la frange la plus militante du cinéma français. C’est encore le cas avec les nombreux artistes, tel Bruno Serralongue, qui ont documenté régulièrement les événements à Notre-Dame-des-Landes. L’exposition entend également démontrer que ces expériences, au-delà du constat social, mènent à une pensée de l’émancipation qui dépasse les frontières régionales. En sont l’écho la création du Festival des minorités nationales à Douarnenez ou l’expérience pédagogique singulière du Lycée Expérimental de Saint-Nazaire.


Contre-vents (Solidarités ouvrières, étudiantes et paysannes dans l’Ouest : une généalogie), commissaires Guillaume Désanges et François Piron, vue de l’exposition, 2019
Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire
Photographie Marc Domage

En refusant l’idée d’un hypothétique essentialisme contestataire régional, ce projet envisage de montrer comment des conditions spécifiques parfois contingentes créent des filiations de méthodes et de formes dans le temps et des solidarités du penser et du faire qui parfois s’ignorent. Mais aussi, nourrie des théories de la micro-histoire, montrer comment, de manière fractale, une étude localisée fait surgir de manière concrète des questionnements transnationaux saisis au sein d’un territoire restreint.

Répliques

Pour partager ces récits disparates dont nous pensons qu’ils résonnent singulièrement aujourd’hui et concernent le public le plus large, l’exposition Contre-vents adopte un procédé scénographique rhizomatique, fondé sur la reproduction plus que sur des objets originaux. La plupart des éléments mis à la disposition du public (photographies, affiches, documents) sont reproduits graphiquement et s’articulent selon un principe éditorial qui en facilite la lecture et la manipulation, et joue de manière originale avec l’espace. Parallèlement, une bande-son conçue avec l’artiste Dominique Petitgand, précisément construite et montée à partir de nombreuses archives sonores, propose un récit poétique et anachronique de ces événements : une création sonore constituant une méta-narration où les colères, les espoirs, les défaites et les victoires sont revitalisées.

GD & FP

(1) Grâce notamment aux textes de recherche de Nathalie Quintane et de Peggy Pierrot publiés dans le catalogue de l’exposition (La Découverte, 2017)
(2) Dans son essai « Les Luttes paysannes dans les années 1968 », revue Agone, Marseille, 2013.
Visuel : Le Canard qui volait contre le vent, affiche sérigraphiée, La Tribu, Saint-Nazaire, 1976. Courtesy La Parole Errante, Montreuil


Against the wind

Workers, students and peasants in solidarity. A genealogy in Western France.

Curated by Guillaume Désanges and François Piron

Hosted by Le Grand Café, the exhibition Contre-vents [Against the wind] recalls an undisclosed chapter in the social and political history of the region Bretagne and the west of France. It focuses on the countercultures and the forms of action that appeared during struggles around Saint-Nazaire from 1968 to the present day. Taking a range of graphic, filmic or literary documents – among other sources – as a starting point, the exhibition will bring a new perspective to bear on the connections between artistic gestures and militant actions.


Contre-vents (Solidarités ouvrières, étudiantes et paysannes dans l’Ouest : une généalogie), commissaires Guillaume Désanges et François Piron, vue de l’exposition, 2019
Production Le Grand Café – centre d’art contemporain, Saint-Nazaire
Photographie Marc Domage

The image of Parisian students launching cobblestones in May ’68 has come to sum up a movement that brought the whole of France to a standstill, overshadowing the repercussions of these events in other geographies and social environments. May 68 has infused forms of struggle and modes of solidarity within working class environments as well as in rural areas, bringing about political, cultural and artistic experiments that remain overlooked histories to this day. In the west of France in particular, the industrialisation of agriculture, the impoverishment of the working class, large-scale environmental pollution and authoritarian state projects aiming at reshaping territories for the sake of a technocratic ’modernisation’, were some of the enduring and pressing concerns of the 1970s. These grassroots struggles, where anger and hope converge, emerge with a claim for a regional identity linked to the struggles of decolonisation, as a systematic connection between the here and the elsewhere.


Communiqué de presse

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