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>> La Verrière, Bruxelles

Ann Veronica Janssens et Michel François : Philaetchouri
La Verrière Hermès, Brussels, 2015.



Exhibition in the frame of the cycle "Gestures of the Mind",
La Verrière Hermès, Brussels, From 6 February to 30 April, 2015.

LETTRE À
ANN VERONICA JANSSENS
ET MICHEL FRANÇOIS

PAR GUILLAUME DÉSANGES

© Isabelle Arthius

Paris, le 19 février 2014

Chers Ann Veronica et Michel,

Suite à mon invitation à faire une exposition ensemble à La Verrière, et à votre demande d’une note d’intention, j’ai mis un peu de temps à savoir comment répondre, parce que je ne voulais pas déterminer « une feuille de route » mais je comprends l’utilité de clarifier quelques présupposés, dont bien sûr vous ferez ce que vous
voudrez. Vous pouvez les ignorer ou les balancer. Voici donc quelques pistes (il y en beaucoup d’autres), qui sont plus des « lignes de désir » que de véritables intentions. Je voudrais que ce soit une base de réflexion pour la discussion que je vous propose d’avoir très vite.

LA PART MANQUANTE/ LA DISTRIBUTION COMPLÉMENTAIRE

Si je vous invite à concevoir une exposition ensemble, c’est d’abord parce j’ai ressenti ces dernières années que vos travaux respectifs trouvent chez l’autre une sorte de part manquante. Une part manquante mutuelle. Une part manquante qui n’est pas frustrante, ni handicapante, mais qui est belle en tant qu’elle est désirante et bienveillante, joyeuse, et qui permet d’élargir vos imaginaires comme par procuration. Soyons clairs, je ne parle pas de vous en tant que personnes ni même artistes, mais bien des objets eux-mêmes. Comme si parfois les œuvres de l’un étaient chargées de l’énergie des œuvres de l’autre sans qu’il soit nécessaire d’y faire référence. Comme si les œuvres de l’un habitaient clandestinement et de manière invisible le travail de l’autre. Et le protégeaient. Voire, le nourrissaient, le laissaient grandir de manière invisible en lui. Et pourtant vos travaux ne se ressemblent pas. Pas besoin. J’ai rarement vu des œuvres aussi apparemment différentes qui se squattent autant mutuellement. Un squat subliminal, accueillant, tranquille. Je me souviens que nous avions failli nommer l’exposition de Michel au [1], « Brouillard statistique », sans du tout penser aux brouillards d’Ann [2], mais parce que pour moi ce titre faisait vraiment partie de l’univers de Michel, il s’imposait. Je me souviens que quand j’ai vu [3] d’Ann Veronica la première fois au WIELS, j’avais pensé que Michel aurait été fier d’avoir fait cette pièce, et que pourtant c’était complètement une pièce d’Ann Veronica.

Une histoire que j’aime et qui n’a rien à voir : Les Théologiens de Borgès. Je la raconte de mémoire (donc sûrement faussée) : dans un pays, deux théologiens ne cessent de se contredire et ne se rencontrent jamais. Pendant toute leur carrière, qui dure de longues années, quand l’un dit blanc, l’autre dit noir. Ils s’opposent à distance, d’écrit en écrit, de colloque en colloque, mais n’arrivent jamais à se croiser physiquement. Jusqu’à ce que l’un des deux parvienne à faire condamner l’autre pour hérésie. Alors il vient assister à son exécution, et là au moment où l’autre va mourir et qu’ils sont pour la première fois face à face physiquement, le premier théologien se voit lui-même, et s’aperçoit qu’ils n’étaient tous les deux qu’une seule et même personne. Et donc il meurt en même temps que l’autre. Je crois que ce conte est l’une des bases de réflexion pour la théorie linguistique dite de la « distribution complémentaire », qui dit que lorsque deux éléments ne partagent aucun attribut en commun, ne se rencontrent jamais et si l’ensemble des attributs des deux représente l’ensemble des attributs possibles, alors on peut conclure à l’identité de ces deux éléments. Soit l’idée paradoxale que l’identité est obtenue par la différence radicale et la non-concomitance.Bon, je m’égare, mais c’est une histoire qui me hante…

Pour revenir à ces bases de travail pour un projet commun, ci-dessous quelques points d’accroche/points de tension que j’identifie dans vos œuvres :


© Isabelle Arthius

DENSITÉ 0 – INFINI

Question de la densité de la matière, d’un jeu sur des tensions entre compression et élasticité, concentration et dissémination, la pesanteur et l’éthéré. Plastillon vert grand [4] versus [5]. Cube de [6] versus [7]. Mesure des potentialités extensives de la matière. Mais aussi, quand la densité devient intensité. Énergie au repos. Potentielle. En réserve. Danger sourd. Silence de la chambre sourde d’Ann Veronica au bord de l’implosion. « Effet joule » du matériau.

L’ILLUSION JUSTE

La part d’illusion, presque toujours présente. What you see is not what you [8]. Une fascination pour les propriétés illusionnistes de la matière, qui ne cache jamais ses trucs. Tout est là. Pas de technologie clandestine. Pas de triche. Donc, d’une certaine manière : What you see is what you see. Ce que vous voyez est ce que vous voyez. Paradoxe ? Oui. Il s’agit de jouer sur les effets illusionnistes de la matière brute, inchangée. Le maximum d’effet avec le minimum d’ « effets » (au sens d’objets).

TRANSACTIONS ET CONVERTIBILITÉ

Chez tous les deux : des relations de transaction entre des matières ou entre des états de la matière. Entre matière brute et matière sublimée. Du plus lourd au plus léger, mais toujours avec un lien économique et des devises de conversion. Transaction physique et conceptuelle. D’où l’idée de l’argent à la fois comme métaphore et matérialité. Fragilité des signes. Frivolité de la [9]. De l’acte sculptural comme critique de la convertibilité des choses du monde. Vanités. Chez Michel, les pièces de monnaie qui ne valent plus rien, juste leur valeur de métal au [10]. Principes d’équivalence. Chez Ann Veronica, l’argent qui affleure sous l’IPN, les pièces de monnaie grattées d’un [11].

MINIMALISME CONFUS

Un rapport ambigu au minimalisme. Pas la volonté d’une forme « minimaliste » mais plutôt un régime minimaliste de travail. I would prefer not [12]. Cadrer, retirer, extraire, révéler. Ce qui fait le moins fait le plus. Et inversement. La puissance du vide. Béance des trous. Vrombissement du silence. Effets de levier : l’effacement comme geste signifiant. Plénitude de l’absence. Voir le texte de Susan Sontag sur l’« esthétique du silence [13] : l’effacement comme l’horizon esthétique de la modernité.

POÉSIE CONCRÉTE

La poésie sans la chercher, ni la désigner directement. La maintenir en réserve comme un minerai. Comme une pierre sur sa gangue. La laisser émerger du cœur de la matière, jaillir dans l’ontologie même de l’objet, sa définition, sa fonction, sa réalité immanente. Un exemple : [14], la matière la plus légère du monde. Ou bien, saisir la poésie suspendue dans l’instant, l’urgence et l’immédiat, dans la radicalité du geste simple (sauver un livre des décombres d’un [15]). Brutalité poétique du geste et de la matière. Sans complaisance. Sans superflu ni fioriture. La beauté crue du réel, du phénomène non déréalisé.

LE CORPS SANS CORPS

Deux œuvres sur le corps sans le corps. Sur ce qui agit physiquement sur le spectateur. Susciter des espaces de sensations. C’est ce que je préfère chez Michel, quand les objets sont pris non pas de manière autonome mais dans une relation à ce qu’il y a autour, que ce soit d’autres objets, d’autres espaces ou d’autres corps. C’est ce que j’aime chez Ann Veronica : quand c’est le corps du spectateur qui définit les limites de l’espace, qui littéralement fonde l’œuvre.

PARADIS ARTIFICIELS

La question des drogues, des altérations des sens, rejoint celle de l’illusion. Artificialité des troubles. Tout cela infuse de manière subliminale vos deux travaux. Trafic (Michel) et effets (Ann Veronica). Causes et conséquences. Chez Michel, expérience physique et économique : par exemple, L à la [16], mais aussi les pavillons sur les trafics de l’« Exposition universelle (section documentaire) [17]. Chez Ann Veronica : les recherches sur les altérations du cerveau. La vision scientifique face à l’expérience, les effets psychiques face aux effets physiques.

TRANSCENDANCE/IMMANENCE

Les deux notions sont en tension permanente dans l’œuvre. Dans le projet pour Grignan d’Ann [18] : spiritualité dans la simplicité brute de la matière « verre ». La recherche de la grâce dans les choses les plus quotidiennes Chez Michel, la grandeur dans la défaite. La dignité dans l’indigence matérielle. (« Une Exposition
universelle (section documentaire) [19]). À propos de transcendance, une phrase troublante que j’ai lue dernièrement : « Encore un pas, et puis le ciel ». C’était écrit sur les murs d’un ancien couvent, comme une injonction. À la fois poétique et violente. ça n’a rien à voir ? Je sais.

STUDIOLAB

Un travail de studio au sens de laboratoire. Les pièces s’y révèlent plus qu’elles ne s’y fabriquent. Les œuvres qui en sortent peuvent donc ne pas être complètement terminées. Voire, elles semblent dans un état toujours possible de développement, de tests, d’essais, réalisés dans l’ombre de l’atelier. Quand une œuvre est-elle achevée ? Jamais. Une exposition comme un laboratoire ? Avec un ensemble d’objets en devenir. La caverne du savant et l’atelier de l’artiste.

PHOTOGÉNIE

À propos de manières de révéler. J’ai souvent pensé qu’Ann Veronica, dans ses installations, faisait une sorte de travail photographique. Des révélations (de l’espace) par la lumière et la chimie. Des modes d’apparitions d’images fantômes par émulsion. Tout cela sous le règne d’une esthétique de l’ « argentique ». Et si Ann Veronica était d’abord une photographe dans ses installations, comme Michel est d’abord un sculpteur dans ses photographies ?

SCIENCE POLITIQUE

Les parts manquantes : l’expérience scientifique (Ann Veronica) versus l’expérience corporelle (Michel). Chez la première, un rapport direct à la science, à cet idéal épistémologique et sa positivité. Et donc à la précision et à la statistique. Je crois que cette chose intéresse aussi Michel sans qu’il ait besoin d’y aller (puisque Ann Veronica y va). Pourtant, chez Michel, la photographie du physicien [20]. Parallèlement, chez Michel, il y a ce rapport si singulier au politique et au social, à la représentation d’un réel du monde (les photographies), cruel et aimé, mais aussi la part biographique, sous-jacente et directement inspiratrice. Il me semble qu’Ann Veronica va moins sur ce terrain (puisque Michel y va). Chez elle, le corps est universel, corps de sensation, saisi dans son rapport à l’être. Chez Michel, ce sont des corps spécifiques, des individualités, des destins intimes. J’aime imaginer ce qu’Ann Veronica pourrait faire aussi avec cela : avec le biographique, avec le social, avec le politique. Déjà, les choses se brouillent, parfois : le visage d’Oscar [21] est bien un corps individuel.

CHIMICO – NATUREL

Il y a chez Michel un rapport au naturel dans son sens végétal et minéral, tandis que chez Ann Veronica c’est dans un sens chimique. J’aimerais voir ce que donnerait une fusion/confrontation entre les deux univers. Voir quel biotope formerait la rencontre de ces deux états de nature.


© Isabelle Arthius

QUELLE EXPOSITION ENSEMBLE ?

À partir de ces points d’accroche et de tension, je veux vous proposer de faire une production ensemble, donc pas forcément un assemblage des pièces de l’un ou de l’autre, mais penser une exposition ensemble. À la fin celle-ci peut être un assemblage des pièces respectives, mais dans ce cas, cette décision sera votre
projet commun. Je veux que vous ayez toute liberté pour penser ce projet, mais je ne veux pas de combat, de réponses, de jeu de tac au tac, car l’art que j’aime est actif et non réactif. En fait, je ne veux pas de projet dialectique, mais un seul et unique projet.

Toutefois, dans ce projet, je ne cherche pas la fusion, ni l’équilibre, mais la tension. Cette tension, je ne veux pas la provoquer, je ne peux pas la provoquer, tout simplement parce qu’elle existe déjà. C’est une tension qui existe dans chacune de vos œuvres déjà. Mais je voudrais que cette tension vous la trouviez à deux dans
ce projet sans que ce soit forcément une tension entre vos deux démarches. Mais une tension interne au projet. Ce que j’aime dans l’art, c’est quand les projets se contestent eux-mêmes. C’est ce que je vois dans le travail d’Ann Veronica, entre ce goût pour la rigueur scientifique et la volonté d’être dans la poésie et l’irrationnel.
Dans cette velléité de disparition et la fascination pour l’objet lui-même et sa matérialité [22]. Il n’y a rien de plus immatériel que le brouillard, et dans le même temps rien de plus prégnant, rien de plus envahissant et donc finalement de visible en tant qu’il brouille toute vision autre. C’est ce que je vois chez Michel, entre cette distance universalisante des formes du monde et les destins incarnés qui les sous-tendent, entre l’élégance des propositions toujours contestée par la cruauté des situations, dans son rapport irréconcilié avec l’art, entre la forme et le fond. Ce qui est beau est aussi ce qui coupe les doigts. Et ce qui fait mal aux yeux. Tout cela ce sont les tensions que j’aime.

Vous réunir pour un projet, c’est pour voir comment, au présent, ces points d’accroche entre vos démarches continuent d’opérer. C’est moins une idée extérieure que la formalisation d’un état de fait.

Cette perspective me rend très heureux et serein. Car je sais que c’est une bonne idée. Simplement parce que c’est une idée juste. Simple. Et d’ailleurs, ce n’est même pas une idée, c’est une évidence, guidée par ce que j’ai pu sentir et observer. Ce n’est pas mon invention, c’est quelque chose déterminé par l’existence de vos travaux. Ce n’est pas moi qui vous invite à faire ce projet, c’est votre travail qui m’invite, moi curateur, à faire cette proposition, que je me réjouis de partager avec le public.

Si vous voulez, on parle vite de tout cela,

Amitié profonde,

Guillaume

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Notes :
1-« Plans d’évasion », rétrospective de Michel François au Stedeljik Museum voor Aktuele Kunst (Gand), commissaires : Guillaume Désanges
et Philippe Van Cauteren, du 10 octobre 2009 au 10 janvier 2010.
2-Ann Veronica Janssens a souvent utilisé des brouillards artificiels dans son oeuvre. Par exemple dans Muhka, 1997, Horror Vacui, 1999,
ou Blue, Red and Yellow, 2001.
3-IPN 650, 2013, acier, une face polie.
4-Ann Veronica Janssens, Plastillon vert grand froid, 2010,
rouleau de 50 m de lamelle en PVC transparent.
5-Exemple : Enroulement, 1992 (atelier, travail en cours).
6-Michel François, Deux temps, 2012, cube de glace et marbre.
7-Ann Veronica Janssens, Aérogel, 2003 : l’aérogel est le matériau le plus léger qui ait jamais été créé. Il est composé d’une proportion
d’air qui oscille entre 99,5 et 99,9 %.
8-« Ce que vous voyez n’est pas ce que vous voyez. » : référence à une expression de l’artiste américain Frank Stella.
9-Cf Jean-Joseph Goux, Frivolité de la valeur, essai sur l’imaginaire du capitalisme, éditions Blusson, 2000.
10-Michel François, Bureau augmenté, 2008.
11-Ann Veronica Janssens, 100 000 lires, 1999 : 1000 pièces de 100 lires gravées sur une face permettant à la lumière de s’y infiltrer.
12-« Je préfère ne pas », citation extraite de Bartleby, nouvelle d’Herman Melville, 1853.
13-Susan Sontag, The Aesthetics of Silence, 1969.
14-Cf supra.
15-Bibliothèque à la Havane, 1996-2008, photo réalisée à Cuba dans les instants qui suivent l’effondrement d’une habitation.
16-L à la Datura, 1999, photographie d’une jeune personne sentant une variété de datura, plante aux vertus analgésiques voire hypnotiques utilisée en
pharmacologie.
17-« Une exposition universelle (section documentaire) », 8e biennale de Louvain-la-Neuve, un projet de Michel François et Guillaume Désanges, 2013.
L’exposition comprenait un agencement de pavillons présentant images, objets, faits et documents révélant les faces cachées, occultes et refoulées
du monde contemporain.
18-Commande publique pour l’oeuvre d’Ann Veronica Janssens destinée à la chapelle Saint-Vincent de Grignan, 2013.
19-Cf supra.
20-Space and Time (Portrait of Ilya Prigogine), photographie, 1999.
21-Ann Veronica Janssens, Oscar, 2009, vidéo.
22-IPN 650, 2013, acier, une face polie.